Moralisation du capitalisme : La finance éthique, un remède anti-crise ?

Publié le par Alexis Carré

Moralisation du capitalisme
La finance éthique, un remède anti-crise ?


Par Nadia Djabali (10 février 2009)

Régulons, moralisons, responsabilisons… Avec la crise, les investissements « socialement responsables », en vogue depuis le début des années 2000, reviennent en force. En France, ils représentent plus de 22 milliards d’euros d’encours. Remise en cause sincère des finalités de la finance ou simple caution morale pour redorer le blason du capitalisme ?

Fin novembre 2008 s’est tenu à l’université Paris-Dauphine un colloque intitulé : « Renforcer la contribution de la finance au développement durable : enjeux de long terme, propositions pour l’Europe ». La finance deviendrait-elle subitement responsable ? Gérard Mestrallet, dirigeant le groupe Suez environnement explique à une brochette de financiers et de chefs d’entreprise : « Stabilité, responsabilité, transparence et long terme sont les piliers sur lesquels la finance doit se reconstruire. Ces valeurs sont celles de la finance durable ». Puis Franck Riboud, PDG de Danone s’exprime en faveur d’une remise à plat des modes de rémunération des dirigeants et assure que son groupe intégre des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) dans le calcul des bonus des mille premiers dirigeants de son entreprise. Rappelons qu’en 2007, Franck Riboud a engrangé 11,3 millions d’euros de revenus soit 750 années de Smic. A ce prix là Danone doit être irréprochable… Quant à la « transparence » invoquée par Gérard Mestrallet, elle peut laisser pantois les adhérents de l’association bordelaise Trans’Cub qui a estimé les surprofits de Suez à 400 millions d’euros sur trente ans de distribution de l’eau à Bordeaux.

« Il faut changer les choses pour que l’environnement devienne un nouveau facteur de croissance » martelait Nicolas Sarkozy lors de ce colloque. Ainsi pour sauver les meubles d’un système économique en déroute, on fait appel au développement durable et à l’investissement socialement responsable (ISR). La crise aura pour conséquence de poser le débat de la « finance durable », de l’éthique et de la gouvernance des entreprises sur la place publique. Considéré comme un outil de régulation utile dans la crise actuelle, l’investissement socialement responsable a soudain le vent en poupe. Régulation certes, mais opérée spontanément par les investisseurs eux-mêmes. Mais que sont vraiment les ISR ?

Citoyen actionnaire, mythe ou réalité ?

L’ISR (Lire notre précédente enquête sur le sujet) se veut un placement privilégiant des titres d’entreprises alliant politique d’emploi innovante, respect de l’environnement et rentabilité financière. L’objectif affiché est qu’en plaçant son épargne dans les ISR, on œuvre pour une société plus juste et un monde plus propre. Les plus optimistes appréhendent ces instruments financiers comme des outils de moralisation d’une planète économique et financière qui ne jauge une entreprise que par son niveau de rentabilité financière. Des critères extra financiers permettent de se pencher sur l’utilité réelle des biens fournis et sur la manière dont ces biens sont produits au regard des normes sociales et du respect de l’environnement. Si produire des éoliennes et des panneaux solaires c’est bien, les fabriquer en Chine dans un contexte peu respectueux des conditions de travail et en polluant le fleuve qui passe à côté pose problème. La rentabilité n’est bien sûr jamais perdue de vue – nous n’avons pas affaire à des philanthropes - il suffit juste de trouver des outils qui permettent de transformer les pratiques sociales et environnementales en surplus de dividendes. Non contents d’avoir produit des politiques de dumping social tout en saccageant la planète, les tenants du pouvoir économique souhaitent désormais, en ces temps de crise morale, extraire de la plus-value du comportement social et environnemental des entreprises.

Le discours sur l’ISR fait la part belle à la « démocratie actionnariale ». « Les fonds d’investissements socialement responsables permettent [à l’épargnant] d’utiliser son argent pour faire pression sur les grands acteurs privés et les conduire à améliorer leur pratique en matière sociale et environnementale. Ces placements aident des personnes en difficulté à accéder à un logement ou à une activité professionnelle et soutiennent des micro-entrepreneurs en France ou au Sud. », lit-on dans le hors-série du mensuel Alternatives économiques consacré à ce type de placements (Les placements éthiques et solidaires, Hors-série pratique n°35).

L’image du citoyen actionnaire « qui crée du lien social en investissant dans une micro société produisant du bio » est-elle plus proche du mythe ou de la réalité ? Si l’on se réfère à une étude menée par la filiale de la Caisse des dépôts et consignation, Novethic (un centre de recherche spécialisé dans la responsabilité sociale des entreprises et l’ISR), on sait qu’en 2007, la majorité des ISR gérés en France étaient investis en actions dans de grandes entreprises, les PME ne représentant qu’une part très minoritaire (3%). Les « placements solidaires », vers des petites entreprises d’insertion, la construction de logements sociaux ou le financement d’associations par exemple, font figure de niche encore plus marginale [1]. Les fonds éthiques sont investis dans les grandes valeurs boursières tandis que les produits solidaires - plus « militants » - financent des initiatives sociales de terrain. Entre les deux, rien, ou pas grand chose. Les petites et moyennes entreprises (PME), qui pourraient plus facilement représenter un modèle économique alternatif à la multinationale en matière de démocratie d’entreprise ou de politiques salariale, sont encore ignorés par les placements éthiques.

Évalué à 1% des investissements gérés en France, le secteur socialement responsable a enregistré une progression de 30% entre 2006 et 2007 pour atteindre 22,1 milliards d’euros d’encours (19,5 milliards fin 2008) qui sont maintenant détenus à 66% par des investisseurs institutionnels (les fameux zinzins). Car depuis 2006, fonds de pension, assureurs et réassureurs sont de plus en plus intéressés pour les critères ESG et les incluent dans certains de leurs portefeuilles. Les « AXA WF Human Capital », « Green Planet Fund » du Crédit Agricole, « HSBS Euro Obligations responsables », « LCL obligations développement durable », « Natixis Impact Life Quality » ou « Macif Croissance durable » se sont multipliés depuis quelques années.

Biodiversité ? Connais pas.

Le Centre d’analyse stratégique (Cas), organisme d’expertise rattaché au Premier Ministre a pour mission d’éclairer le Gouvernement dans la définition et la mise en œuvre de ses orientations stratégiques en matière économique, sociale, environnementale ou culturelle. Il a publié une note de 24 pages dans le cadre de l’organisation du colloque Nouveau monde, nouveau capitalisme (éthique, développement, régulation) organisé par Éric Besson, (à l’époque où il était encore secrétaire d’État chargé de la Prospective) qui s’est tenu les 8 et 9 janvier à Paris en présence de la fine fleur de l’économie mondiale. Les trois dernières pages de cette note sont consacrées à la contrainte environnementale et à la « croissance durable ».

Le Cas indique que la finance socialement responsable pourrait être confortée par la crise financière. « On peut néanmoins s’interroger sur le caractère réellement alternatif de l’ISR et sur sa capacité à rendre le capitalisme plus soucieux de l’environnement, alors que la performance sociale et environnementale reste faiblement corrélée à la valorisation boursière », précise le rapport. Il ajoute qu’en dehors des cas de violation extrême des droits de l’homme, « les ISR excluent rarement des entreprises de leur portefeuille et ne sont pas davantage prémunis de la logique de rendement à court terme. Leur prise en compte du long terme reste strictement limitée par la logique de la revente des titres au bon moment avec un taux de rotation de 6 à 9 mois comparable à celui des autres fonds. » Par ailleurs, les marchés financiers n’abordent les questions environnementales qu’en fonction des secteurs très polluants alors qu’elles sont transversales à tous les types d’activité. « Les marchés ont commencé à s’intéresser aux gaz à effet de serre à partir du moment où ces derniers ont eu une traduction financière palpable par le biais des quotas de permis d’émission. »

En décembre 2008, Novethic a publié une nouvelle étude : « Les investisseurs se sentent-ils responsables des politiques environnementales, sociales et de gouvernance des entreprises dont ils sont actionnaires ? » Les réponses laissent perplexe. La préoccupation des impacts environnementaux arrive… en dernière position chez une majorité d’investisseurs institutionnels. « Non seulement l’environnement n’est pas perçu comme une priorité mais les investisseurs sont peu nombreux à considérer qu’ils doivent intervenir prioritairement dans ce domaine auprès des entreprises », déplore Novéthic. Quand on leur demande de classer ces enjeux par ordre d’importance, ils sont moins de la moitié à placer le réchauffement climatique en tête. Quant à la protection de la biodiversité, elle ne les intéresse tout simplement pas.

Conditions de travail… Plaît-il ?

S’agissant des critères sociaux, les investisseurs français privilégient le respect des Droits de l’homme (vaste fourre-tout) mais sont peu intéressés par les conditions de travail chez les sous-traitants. La question de la préservation de l’emploi local dans les pays développés n’est pas non plus un enjeu primordial à leurs yeux. Côté « gouvernance », c’est davantage le contrôle des dirigeants que celui de leurs rémunérations qui obtient leur faveur. Exit donc le social et l’environnemental. Dans ces conditions comment différencier les ISR du monde de la finance classique ?

Certains fonds excluent pour des raisons morales ou religieuses des secteurs tels que l’armement, le jeu, le tabac ou des entreprises faisant travailler des enfants ou implantées dans certains pays. La FIDH (Fédération internationale des droits de l’Homme) par exemple définit les critères de sélection d’un fonds intitulé Liberté et solidarité qui notamment exclut toute entreprise implantée en Birmanie. Le groupe Total en fait partie. Mais le pétrolier émarge aussi parmi les actionnaires de Vigeo, l’agence de notation extra-financière dirigée par l’ancienne dirigeante de la CFDT Nicole Notat, qui fournit des informations sur la responsabilité sociale, environnementale et de gouvernance pour les trois quart des investisseurs du marché français.

Eclatement de la bulle spéculative verte

« Les produit solidaires avaient une bonne capacité de résistance face à la chute boursière du fait de leur orientation sur des entreprises qui recherchent une croissance réaliste mais durable... Pour autant, la finance solidaire a posé dès son origine un pied dans les marchés classiques », indiquait en septembre L’association Finansol, qui fédère les organisations de finance solidaire en France. Si les placements solidaires souffrent aussi de la crise financière, les fonds ISR liés aux valeurs boursières y sont encore plus exposés. Elle n’a pas épargné le secteur de l’environnement. Les fonds thématiques verts ont perdu 24% de leur valeur entre début 2008 et septembre 2008. Les entreprises du secteur de l’environnement sont nombreuses à avoir perdu entre 50 et 70% de leur valeur. Les marchés financiers auraient considéré que, compte tenu de la crise, les banques ne financeraient plus les professionnels de l’environnement dont l’activité repose à 80% sur le crédit. Les Etats-Unis ne s’y sont pas trompés. Le plan Paulson prévoit en effet un crédit d’impôt de 17 milliards de dollars pour financer pendant huit ans les énergies solaires et éoliennes. En France, on préfère les réacteurs nucléaires.

Les fonds étiquetés ISR sont-ils en train de servir de caution morale à un système qui est encore loin de se remettre en cause, au risque de décrédibiliser la notion d’éthique ? En 2008, Amadeis (conseil en gestion d’actif) et Natixis, ont créé le prix de l’investisseur responsable. Un jury présidé par Jacques Attali l’a décerné à l’Etablissement de Retraite Additionnelle de la Fonction Publique (ERAFP), un fonds de pension créé en 2003 à la suite de la loi Fillon sur les retraites. Ajoutons que parmi les nominés figuraient Carrefour, etFrance Télécom, qui en tant qu’employeurs sont peu connus pour avoir des politiques du personnel progressistes. Peut-être en est-il autrement pour les investisseurs responsables, mais responsables de quoi ?

Nadia Djabali
Notes

[1] Les produits financiers « solidaires » occupent une place à part dans l’investissement socialement responsable (ISR). D’abord par les sommes mobilisées – 1,27 milliards d’euros début 2007 contre plus de vingt milliards pour les fonds ISR classiques - et le public concerné – environ 270.000 souscripteurs, souhaitant agir concrètement sur leur environnement économique quitte à sacrifier une partie du rendement de leur épargne. Surtout, c’est l‘objectif des placements qui diffère. L’éthique n’est pas dans la manière de gérer ces fonds, même si elle doit bien sûr être transparente, mais dans leur finalité : le soutien à une cause humanitaire, à un projet de développement, à l’insertion sociale ou à l’accès au logement. Ces placements solidaires disposent du label Finansol.

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