L'entreprise doit-elle faire le bien... ou du profit ?

Publié le par Alexis Carré

L'entreprise doit-elle faire le bien... ou du profit ?

[ 05/03/09  Les Echos   ]

Alors qu'on parle de « refonder le capitalisme », trois livres en anglais pour se faire une opinion sur l'ISR - l'investissement socialement responsable - et la RSE - la responsabilité sociale d'entreprise.

CREATIVE CAPITALISM A Conversation with Bill Gates, Warren Buffett, and Other Economic Leaders

dirigé par Michael Kinsley, New York, Simon & Schuster, décembre 2008, 336 pages.


Bill Gates, un des plus grands capitalistes et des plus grands philanthropes de l'histoire humaine, a surpris Davos en janvier 2008 avec une conférence sur « Une nouvelle approche du capitalisme ». Il est temps, soulignait-il, que les plus grandes entreprises mondiales se mettent à travailler au service des plus pauvres dans le monde. Un an plus tard, alors que le capitalisme traverse une grave crise, l'influent journaliste Michael Kinsley a eu la bonne idée de publier cette tribune accompagnée d'un dialogue avec Warren Buffett et, surtout, d'une anthologie de critiques de la RSE (responsabilité sociale d'entreprise).


Cette collection d'e-mails (comme sur un blog) rassemble des signatures prestigieuses, plus ou moins neuves, plus ou moins libérales : Ed Glaeser, William Easterly, Richard Posner, Martin Wolf, Esther Duflo, Edmund Phelps, Robert Reich, Lawrence Summers, Gary Becker. Les textes sont encore présents sur le site Internet http://creativecapitalism.typepad.com.


De ces dialogues épistolaires de haut rang, il ne ressort pas une grande ferveur pour le projet du fondateur de Microsoft. Pour Milton Friedman, notamment, les responsables d'une entreprise n'auraient qu'une responsabilité : maximiser le profit. A la rigueur, notait Friedman, si la RSE permet d'atteindre ce but, alors il faut suivre cette voie. Il n'y a donc aucune obligation morale de principe à la direction sociale du capitalisme. Nombre de contributeurs suivent cette perspective et voient dans les positions de Gates une aberration.


Que les entreprises intègrent la justice sociale dans leur « business plan » est une idée noble, mais c'est seulement une idée, détachée de la réalité et de l'efficacité. Gates considère que le génie capitaliste est de mettre implicitement l'intérêt individuel au service de l'intérêt général. Mais cette mise au service des autres ne saurait passer explicitement par une obligation, ni même par de simples incitations. Le « must read », donc, sur la question, surtout en ces périodes d'interrogations sur le capitalisme.


INVESTING FOR CHANGE Profit From Responsible Investment

par Augustin Landier, Vinay B. Nair, Oxford University Press, 2009, 168 pages.


Augustin Landier et Vinay B. Nair enseignent la finance. Estimant que l'on peut valablement concilier ISR (investissement socialement responsable) et rentabilité, ils pensent qu'on peut gagner de l'argent tout en changeant le monde. L'ISR, qui n'est plus le fait d'une minorité de militants, représente 10 % des actifs en gestion aux Etats-Unis, soit 2.300 milliards de dollars, et plus de 1.000 milliards en Europe. L'ISR n'est pas une mode passagère, mais un mouvement structurel, accompagnant notamment la féminisation progressive du management.


Landier et Nair, dans cet ouvrage original et documenté, dessinent 3 profils d'investisseurs auxquels ils attribuent une couleur (ce qui rend la photocopie difficile). Le jaune intervient sur les marchés sans transiger avec ses principes, au risque de contre-performances. Le bleu, pragmatique, fait des compromis. Le rouge n'arbitre en faveur de l'ISR que s'il pense que c'est rentable. Tout est néanmoins relatif, selon que l'on est plus ou moins sensible aux droits de l'homme, à l'environnement, au travail des enfants. En un sens, nous sommes tous des investisseurs multicolores, jaunes pour certains thèmes, rouges ou bleus pour d'autres.


Pragmatiques, Landier et Nair invitent à constituer des portefeuilles diversifiés, sans exclure des secteurs, mais en y privilégiant les entreprises les mieux notées. Les experts montrent une corrélation positive entre responsabilité et profitabilité. Leur portefeuille responsable, établi rétrospectivement, présente des résultats significativement supérieurs au S&P 500. Les entreprises « vertueuses » s'assurent la fidélité de leurs clientèles, l'attachement de leurs employés, et une certaine limitation des risques juridiques et médiatiques.


CORPORATIONS AND CITIZENSHIP

par Andrew Crane, Dirk Matten, Jeremy Moon, Cambridge University Press, 2008, 250 pages.


Dans cet ouvrage de facture théorique, 3 enseignants en management, férus de RSE, reviennent sur les liens entre entreprise et citoyenneté. Pour adapter certains termes célèbres d'Aristote, on pourrait dire qu'ils considèrent que l'entreprise est comme l'homme un animal politique. Impliqués dans des travaux sur la « citoyenneté » d'entreprise, nos auteurs décortiquent les notions en reprenant des articles publiés dans des revues savantes spécialisées (« Business Ethics Quarterly », « Journal of Business Ethics »).


Leur point de départ est un constat très commun. Qu'il s'agisse de guerres, de pauvreté, de changement climatique, de diversité, les entreprises sont toujours davantage appelées aux tribunaux de l'éthique, de la responsabilité et des bonnes pratiques. Intéressé par la citoyenneté « cosmopolitique » des firmes, le propos de ce livre porte plus fondamentalement sur l'intégration de l'entreprise dans la société et sur l'intégration dans l'entreprise de ses salariés, de ses clients et de toutes ses « parties prenantes ».


Trois thèmes sont abordés en profondeur. En tant que « citoyennes », les entreprises sont membres d'une communauté (maintenant mondialisée). Elles y apportent leurs valeurs et y défendent leurs intérêts. En tant que « gouvernements », les entreprises sont des communautés dans lesquelles s'administrent des droits et s'allouent des ressources. Enfin, en tant que sujets de délibération et de confrontation, les entreprises constituent une « arène » autorisant toutes les parties prenantes à faire valoir leur citoyenneté à l'égard de leurs choix.


Cette exploration conceptuelle de trois relations possibles entre citoyenneté et entreprise, qui pèche par ses longueurs, met de l'ordre dans le débat.

JULIEN DAMON est professeur associé à Sciences po (master d'urbanisme).

Publié dans tendance

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