FONDS ISR: Des approches toujours plus hétérogènes

Publié le par Alexis Carré



Deux tendances se distinguent : l’approche positive ou l’exclusion de certains secteurs (tabac, alcool...).

Ethique, ISR, ESG (environnement, social et gouvernance) ou encore développement durable : on ne sait plus comment les appeler. Les fonds d’investissement socialement responsable, ISR donc s’il faut choisir un nom, recouvrent en effet une multiplicité d’approches. Difficile, pour les investisseurs, de s’y retrouver. Comme pour n’importe quel autre style de gestion, chaque gérant d’actifs a mis en place une procédure spécifique. Mais au-delà des caractéristiques propres de chaque établissement, la notion même d’investissement socialement responsable n’a pas le même sens à Londres qu’à Genève ou Paris.

Le monde anglo-saxon a développé une approche ISR centrée autour de l’exclusion de certains secteurs comme le tabac, l’alcool, la pornographie, les jeux d’argent ou l’armement. Ce procédé est directement hérité des premiers fonds éthiques créés aux Etats-Unis pour des congrégations religieuses dans le respect de leurs valeurs. Aujourd’hui, les critères se sont affinés. Ces fonds excluent par exemple les valeurs réalisant plus de 5 % de leur chiffre d’affaires dans la production ou la distribution d’alcool.Valeurs moralesLa prédominance des approches d’exclusion n’a d’ailleurs rien d’étonnant dans un pays comme les Etats-Unis, où la religion reste très présente dans la sphère publique : Barack Obama ou John McCain, le futur président prêtera ainsi serment sur la Bible. Les investisseurs, particuliers ou institutionnels, n’hésitent pas, outre-Atlantique, à afficher leurs fortes convictions et à gérer leur épargne dans le même esprit.

En Europe, les Britanniques, mais aussi les Suisses ou, souvent, les Scandinaves restent attachés aux critères d’exclusion. « La référence à l’éthique ou aux valeurs morales ne fait pas peur en Suisse ou en Grande-Bretagne, alors qu’en France, on a tendance à considérer que cela relève de la religion, confirme Emmanuel de La Ville, le directeur général de l’agence de notation indépendante EthiFinance. Cette différence de vocabulaire saute aux yeux lorsque nous rencontrons des clients hors de France. » Les Français sont en effet plus réticents à affirmer leurs convictions morales dans leur vie professionnelle, qu’il s’agisse des sociétés de gestion ou de leurs clients institutionnels. Très attachée à la laïcité, la France a donc développé une gestion ISR un peu différente.

Certes, les fonds d’exclusion existent aussi dans l’Hexagone. Mais le moteur de l’ISR en France reste néanmoins une approche positive récompensant les meilleurs élèves (ou « best in class », en anglais) en termes d’environnement, de social et de gouvernance au sein de chaque secteur. Certaines sociétés de gestion mettent aussi l’accent sur les acteurs dont la notation extra-financière s’améliore constamment, ceux qui font les meilleurs efforts (« best effort » dans le jargon des agences de notation).« Il nous semble que l’exclusion systématique de certains secteurs d’activité donne de moins bons résultats en termes de diversification des risques et de rendement financier. Nous privilégions les processus positifs de type ‘best in class’ et ‘best effort’ », explique Nada Villermain-Lécolier, directrice de l’investissement responsable au Fonds de réserve pour les retraites (FRR). Le FRR a retenu cinq sociétés de gestion correspondant à cette approche à l’issue de son appel d’offres de 2005 : Allianz Global Investors France, Dexia Asset Management, Morley Fund Management, Pictet Asset Management et Sarasin Expertise Asset Management. « Bien qu’ayant toutes une approche positive de l’ISR, ces cinq sociétés de gestion ont des styles et des processus de gestion très différents, tant dans la méthodologie de notation extra-financière que dans l’évaluation financière des entreprises », confirme Nada Villermain-Lécolier.

Cette approche best in class permet aux fonds ISR à la française de se comparer non pas à des indices ISR, mais aux indices de marché traditionnels. Souvent présentés comme une alternative aux fonds d’actions européennes classiques, ils peuvent donc connaître un développement plus large que les produits d’exclusion, présentant un « tracking error » (déviation vis-à-vis de l’indice) supérieur. L’ISR best in class ouvre aussi la voie, à terme, à une diffusion de la gestion socialement responsable dans les gestions traditionnelles. Autrement dit, si les portefeuilles ISR présentent à peu près le même profil de risque que les autres, il devient possible de gérer directement les fonds traditionnels avec des critères ISR.« La grande majorité de la demande d’ISR, en France, adhère à une approche de type ‘best in class’ comme celle que nous avons développée. Mais il peut nous arriver d’ajouter des contraintes d’exclusion à la demande d’un client », confirme cependant Pierre Dinon, responsable de l’ISR chez Allianz Global Investors France, qui gère notamment un fonds d’exclusion, Ethica, pour la Conférence des Evêques de France.

Car la demande d’exclusion existe bel et bien en France. L’offre aussi d’ailleurs, même si les sociétés de gestion ne le crient pas toujours sur les toits.DécorrélationLa Financière de Champlain a même fait de l’exclusion sa marque de fabrique pour l’ISR : son fonds Performance Responsable exclut d’office des secteurs classiques comme l’armement, le tabac et l’alcool, mais aussi les industries chimique et pétrolière. Les investisseurs sont donc alertés sur le risque de forte décorrélation par rapport aux indices de marché, la société de gestion en faisant même un argument commercial. Les grandes maisons ne sont pas en reste sur l’exclusion : bien qu’aillant bâti un processus de type best in class, BNP Paribas Asset Management exclut de son univers d’investissement les valeurs du tabac, de l’alcool et de l’armement pour l’ensemble de sa gamme ISR.A noter, l’exclusion de certains secteurs d’activité n’empêche pas les Britanniques, les Suisses ou les Danois d’adopter, au sein de leur univers d’investissement restreint, une démarche favorisant les sociétés les mieux notées sur des critères extra-financiers.

L’environnement, le social et la gouvernance sont examinés à la loupe, à l’aide des analyses des agences de notation spécialisées. Mais là encore, chaque pays à ses préférences. « Les choix sont culturels : en Grande-Bretagne, les gérants sont plus sensibles qu’ailleurs à la question des tests sur les animaux, tandis que les Scandinaves sont très présents sur la question des droits de l’homme, explique Anne-Catherine Husson-Traore, directrice générale de Novethic. Enfin, la plupart des pays où existe une forte sensibilité environnementale, sauf la France, regardent de près le nucléaire. »Gammes thématiquesDe même, chaque société de gestion, quelle que soit son pays d’origine, développe une procédure spécifique pouvant l’amener, par exemple, à éliminer du portefeuille les valeurs ayant une mauvaise note sur un critère donné. Le respect des droits de l’homme présente ainsi un caractère éliminatoire chez de nombreux asset managers, même si la valeur est par ailleurs très bien notée sur les autres critères pris en compte.

Enfin, à côté de ces produits ISR généralistes, avec ou sans exclusion, les sociétés de gestion développent des gammes thématiques plus tournées vers le développement durable. Energies renouvelables, traitement de l’eau ou des déchets, gouvernance : les thèmes sont nombreux. « L’offre thématique se développe dans tous les pays européens. C’est là que se portent les souscriptions et les innovations en ce moment », confirme Benoît Magnier, cofondateur d’Altedia Investment Consulting, qui parle quant à lui d’investissement responsable et durable (IRD) plutôt que d’ISR. Mais là aussi, la confusion règne : tous les fonds environnement ne sont pas forcément socialement responsables. Novethic a ainsi étudié 22 fonds verts l’an dernier, pour conclure que seuls 7 d’entre eux présentaient une véritable approche ISR. Les autres relevaient plus simplement de la catégorie des fonds sectoriels.



Agnès Lambert
18 Septembre 2008
L'AGEFI Hebdo
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