«Si l'ISR n'était que du marketing, il serait remarquablement inefficace»

Publié le par Alexis Carré


Anne-Catherine Husson-Traore, directrice générale de Novethic, centre de recherche sur la RSE et l'ISR, revient sur la performance des fonds socialement responsables.

Qu'est-ce qu'un fonds ISR?

Les fonds d'investissement socialement responsable (ISR) ou de développement durable sont constitués d'actions ou d'obligations qui répondent à une double sélection, financière et extra-financière. Y figurent les sociétés et/ou les Etats les plus performants sur des critères environnementaux, sociaux ou de gouvernance (ESG). Les fonds d'exclusion, plus répandus dans les pays anglo-saxons, excluent, pour des raisons morales ou religieuses, certains secteurs comme l'armement, le jeu, le tabac ou des entreprises en raison de leur activité ou de leur présence dans des pays litigieux, etc. L'engagement actionnarial consiste, pour les investisseurs, à exiger des entreprises une politique de responsabilité sociale et environnementale plus forte. Un nouveau type de produits «étiquetés» développement durable a fait son apparition: les fonds thématiques. Il s'agit de fonds, investis dans des entreprises dont l'activité contribue au développement durable au sens large. On a tendance à confondre toutes ces approches en les classant sous une seule bannière: celle des placements éthiques. Ce terme crée des attentes chez les particuliers qui ne comprennent pas forcément pourquoi ils retrouvent dans des fonds ISR des grandes entreprises que leur morale personnelle réprouve. En réalité les fonds éthiques constituent une catégorie de produits spécifiques qui font de l'exclusion et/ou proposent une valeur ajoutée sociale comme les fonds de partage et les produits financiers solidaires. Les premiers consistent à rétrocéder une part des bénéfices générés par le fonds à des associations caritatives ou des ONG, les seconds sont des produits d'épargne destinés à financer des projets d'économie solidaire.

L'ISR est-il un facteur de sur ou sous-performance?

Si aucune étude n'a permis, pour le moment, de conclure à une sur-performance, nous savons désormais que non seulement l'ISR ne réduit pas la performance, mais que la prise en compte de critères extra-financiers réduit les risques de gestion à long terme. Pour le démontrer, une étude, publiée en octobre 2007 par l'UNEP-FI (initiative finance du programme des Nations unies), en collaboration avec le cabinet Mercer, a recensé tous les travaux existants. Il est important de noter que l'ISR évolue et se professionnalise. En France par exemple, des gérants de plus en plus performants s'y intéressent et contribuent à une amélioration globale de l'offre. Une autre étude, publiée en avril 2008, démontrait que les fonds ISR avaient globalement bien résisté à la crise déclenchée pendant l'été 2007 par les «subprimes».

Les fonds ISR sont-ils les symboles d'une volonté éthique ou marketing?

Si ce n'était que du marketing, il serait remarquablement inefficace. Jusqu'en 2008, aucun grand réseau bancaire français n'avait «marketé» les fonds ISR dont ils disposent tous. Rares sont les chargés de clientèle en agence qui connaissent même leur existence. Malgré cela l'ISR continue à se développer, principalement à cause de la demande émanant des investisseurs institutionnels. En France, cela a conduit notamment au développement d'une offre obligataire ISR. Au lancement de Novethic, en 2001, nous avons recensé une trentaine de fonds disponibles sur le marché français. Aujourd'hui nous en sommes à 250. Nous avions comptabilisé, fin 2007, 20,3 milliards d'encours sur ces fonds. D'après nos estimations plus de 60% sont détenus par des investisseurs institutionnels. Les particuliers, quand ils en ont connaissance, peuvent être déconcertés par l'ISR. Les frais de gestion sont éventuellement plus élevés pour financer le surcoût lié à l'intégration de l'analyse extra-financière. En outre les Français peuvent être réticents face à la logique du «best in class» qui consiste à n'exclure a priori aucune entreprise ou secteur et à sélectionner les sociétés dont les politiques de développement durable sont les plus convaincantes. Ainsi EDF figure souvent dans ces fonds ISR, or elle est exclue de nombreux portefeuilles ISR en Suisse par exemple où l'on réprouve le recours au nucléaire. Mais la montée en puissance de la sensibilité environnementale et la crise financière peuvent constituer une opportunité pour l'ISR. Ce dernier est un outil susceptible de restaurer le climat de confiance qui a disparu entre les particuliers et leurs banques. Il constitue un moyen d'établir une traçabilité sur les processus de gestion et oblige théoriquement à rendre compte de ses choix de gestion. Il présuppose aussi de mieux connaître les fondamentaux des entreprises dans lesquelles on investit. A-t-elle bien les salariés compétents pour faire face à ses ambitions, travaille-t-elle à des technologies plus propres? Si oui à quel horizon? Il se développe aussi une offre de fonds thématiques environnementaux plus faciles à comprendre pour les investisseurs et souvent mieux mis en avant par les réseaux bancaires.

Peut-on mesurer l'impact des fonds ISR sur des enjeux sociaux et environnementaux?

Ils pèsent encore peu aujourd'hui mais on assiste progressivement à une prise de conscience chez les acteurs financiers de l'effet de levier dont ils disposent. Si vous intégrez des critères de ce type dans tous vos placements, vous changez la donne. En France, la Caisse d'épargne est une pionnière dans ce domaine. Elle est aujourd'hui la seule banque qui propose à ses clients des placements notés sur trois critères, responsabilité, sécurité, climat. Elle permet aux clients de faire le lien entre le placement de ses économies et les activités qu'elles servent à financer. Il est trop tôt pour savoir quelle seront les conséquences de la crise financière pour ce type de pratiques mais elle pose, d'ores et déjà, de nombreuses questions sur les mécanismes financiers et leur finalité. Je prends le pari que de nouveaux modèles d'évaluation vont gagner du terrain, à l'image du calcul de la performance sociale et environnementale des fonds ISR proposé par Pictet, une société de gestion suisse. Il est basé sur la création d'emploi dans les pays développés et la réduction effective des émissions de gaz à effet de serre.

Sur quels critères repose la notation des fonds ISR?

Novethic est un centre de recherche qui suit les évolutions du marché et note les fonds actions et obligations ISR. Nos critères reposent sur la force et la crédibilité des processus de sélection extra-financière mis en place par les sociétés de gestion. Nous leur adressons des questionnaires, elles nous expliquent comment elles procèdent et nous donnent accès à leurs bases de données pour vérifier la véracité de leurs dires. Nos notes, qui varient de 3 A pour les meilleurs à 1 B pour les plus mauvais, tiennent compte des sources d'information dont disposent les promoteurs de fonds ISR, de la façon dont ils intègrent à la gestion classique des critères extra-financiers, de la transparence dont ils font preuve à l'égard de leurs clients. Nous regardons aussi de quelle façon ils engagent un dialogue avec les entreprises cotées sur les critères ESG. Enfin nous tenons compte de la place que tient l'ISR au sein des sociétés de gestion. Cela peut-être une activité marginale mais, dans certaines maisons, l'analyse extra-financière est étroitement liée à l'analyse financière globale. Les principaux fournisseurs d'information extra-financière sur les entreprises cotées sont des agences spécialisées. Ceci dit, la tendance actuelle est d'internaliser la recherche extra-financière en créant des départements d'analyse qui y sont dédiés. Un nouveau modèle d'évaluation des entreprises est en train d'émerger. Il repose non pas sur des ratios financiers mais sur l'analyse de leur politique sociale ou environnementale. Sont pris en compte leur recherche sur l'éco-conception de leurs produits, les risques de réputation qu'elles courent pour violation des droits de l'homme dans tel ou tel pays... L'analyse extra financière s'intéresse aussi à leur politique de réduction des émissions de gaz à effet de serre et à leur stratégie pour faire face aux changements de réglementation et de consommation. Le secteur automobile en est un exemple. Dès 2003, les agences spécialisées sur l'évaluation environnementale comme Innovest donnaient un classement des constructeurs où on devinait les difficultés que General Motors rencontre en ce moment et où on mesurait l'avance des Japonais, en capacité de proposer des modèles moins polluants au monde entier.»



SOVANNY CHHUN
16 Octobre 2008
Le Nouvel Economiste
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