La main tendue à la finance islamique fait grincer des dents

Publié le par Alexis Carré


France: la main tendue à la finance islamique fait grincer des dents

A la recherche d'investisseurs pour financer son déficit et ses plans de sortie de crise, la France se dit prête à accueillir "à bras ouverts" la finance islamique, mais cette main tendue commence à faire grincer des dents.

"En ces temps de crise, nous souhaitons l'accueillir à bras ouverts sur notre sol", a déclaré mercredi la ministre de l'Economie Christine Lagarde à l'ouverture d'un forum sur la finance islamique organisé par la chambre de commerce franco-arabe.

"Je suis convaincue que les liens très forts qui unissent la France et les pays musulmans feront prochainement de Paris un centre international pour la finance islamique", a-t-elle poursuivi.

Cette volonté de faire de la France une destination prisée par les investisseurs souhaitant se conformer à la loi islamique n'est pas nouvelle. La réflexion a été lancée il y a un an dans le cadre du Haut comité de place, chargé de la promotion de la place financière de Paris.

Depuis septembre, un groupe d'experts à Bercy examine quels sont les aménagements du code civil ainsi que du code monétaire et financier qui sont nécessaires pour rendre Paris aussi attractive que la City.

Ce travail devrait déboucher, d'ici la fin de l'année, sur la publication d'"instructions fiscales", selon la ministre, qui proposera également des "aménagements du régime juridique de la fiducie".

Pour l'économiste Olivier Pastré, auteur d'un rapport sur le sujet, l'enjeu est de taille: "recycler" les excédents d'épargne des pays musulmans pour financer l'économie française.

Car, en dépit de la forte baisse du prix du baril, les réserves de change des pays exportateurs de pétrole (5.000 milliards de dollars) devraient continuer à croître rapidement dans la prochaine décennie.

En face, "les attentes de financement" sont énormes, rappelle le sénateur centriste Jean Arthuis, qu'il s'agisse du déficit public (une soixantaine de milliards d'euros), du plan de soutien aux banques (360 milliards) ou du plan de relance (une vingtaine de milliards).

Jusqu'à présent, ce sont surtout les Etats-Unis, dont 15% du déficit est financé par les pays exportateurs de pétrole, et Londres, qui ont bénéficié de cette manne.

Pour M. Pastré, l'Etat français devrait lui-même émettre des bons du Trésor islamiques, à l'instar du Land allemand de Saxe-Anhalt en 2004.

Mais "il n'y a pas de projet de cette nature en France", indique-t-on dans l'entourage de la ministre.

Jusque-là passé inaperçu, ce lobbying commence à faire grincer quelques dents. D'autant qu'à la faveur de la crise, ses promoteurs n'hésitent pas à présenter la finance islamique comme une "alternative éthique" au capitalisme occidental.

Pour Dov Ogien, professeur de finance à l'ESG, "on joue sur les mots: au lieu de prêter avec un intérêt, la banque islamique achète un actif, le revend, et empoche une plus-value: en quoi est-ce moral?".

Cet enseignant ne comprend "pas pourquoi il faudrait "modifier les lois alors qu'il existe l'investissement socialement responsable". Et de citer les fonds d’exclusion, qui bannissent, pour des raisons morales ou religieuses, certains secteurs comme l’armement, le jeu, le tabac.

Pour l'essayiste Caroline Fourest, auteur de "La tentation obscurantiste" (Prix du livre politique 2006), changer la loi pour permettre aux financiers islamiques d'investir en France n'est pas "en soi une atteinte à la laïcité, mais c'est prendre le risque d'un début d'ingérence supplémentaire".

"L'ingérence que l'on a combattue avec la loi sur la laïcité pourrait revenir par la finance islamique", met-elle en garde.


Eve SZEFTEL
29 Novembre 2008
Agence France Presse
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Publié dans tendance

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