Une préoccupation de tout gérant financier : Le développement durable
Déjà impliqué dans le développement durable lors de la création du FCP Planet Fund, Jean-Claude Guimiot, directeur général délégué d'Agrica Epargne, revient sur les opportunités offertes par ce défi de société. Le développement durable s'accorde, selon lui, avec investissement et croissance.
Asset Management Magazine : Pour vous, qu'est-ce que le développement durable et comment se traduit-il en termes d'investissement ?
Jean-Claude Guimiot : Le développement durable doit être une préoccupation de tout gérant financier.
À notre sens, il doit mener les réflexions et actions dont l'objectif est la préservation de notre planète.
Il ne concerne donc qu'une partie de ce que recouvre habituellement le terme d'investissement socialement responsable (ISR). La particularité de ce sous-secteur est qu'il peut être réglementé par les pouvoirs publics (niveau de pollution, utilisation de produits toxiques...) ou régularisé par les prix (énergie, matières premières), ce qui n'est pas le cas dans les autres domaines de l'ISR tels que la gouvernance. Nous pensons par ailleurs que les financiers n'ont pas le pouvoir de modifier l'attitude des entreprises à l'égard de ces sujets. Seuls les consommateurs, par leur comportement, peuvent influencer les entreprises dans ces domaines (emploi des enfants...) qui ne rentrent pas dans notre définition du développement durable. En termes d'investissement, le développement durable correspond à un choix de valeurs et intéresse tous les secteurs de l'économie (matières premières, énergie, agro-alimentaire, transport...), tout type de capitalisation et tout style de gestion. Les idées sont nombreuses et il faut sélectionner les entreprises les plus efficaces.
A.M.M. : Selon vous, les entreprises vont-elles opérer des changements forts dans le sens du développement durable ?
J.-C.G. : Le développement durable n'est pas un secteur d'investissement, mais un comportement qui les concerne toutes. Les préoccupations de celles-ci doivent changer, pas seulement pour le principe, mais pour affronter la concurrence. Les pays émergents, Chine en tête, ont déjà ces préoccupations. Si les entreprises des pays occidentaux ne s'adaptent pas à ces enjeux, le risque est qu'elles soient surpassées plus seulement en termes de quantité mais en termes de qualité de production. De nombreux investissements sont à réaliser rapidement pour produire mieux, et notamment plus propre.
A.M.M. : En dépit de votre scepticisme à l'égard de l'ISR, Agrica Epargne va-t-elle mettre en oeuvre une démarche de sélection socialement responsable ?
J.-C.G. : Oui. Dans le cadre d'une démarche globale du Groupe Agrica, Agrica Epargne est chargée de mettre en place une politique de placement socialement responsable. Elle concernera une part importante de nos actifs et s'appuiera sur les valeurs représentatives d'un groupe paritaire. Nous privilégierons le pilier social dans notre sélection car nous sommes particulièrement sensibles aux critères ayant trait à la politique des ressources humaines et des conditions d'emploi (politique salariale, intégration des personnes handicapées...). À un degré moindre, les critères environnementaux seront notamment concernés. Une agence de notation nous assistera dans la mise en oeuvre et la définition de cette politique, dans le choix des critères représentant le mieux les préoccupations de notre groupe. L'étude est actuellement en cours. Il est très probable que nous aboutirons à une politique d'exclusion de certaines entreprises, et ceci, tant dans les actions que dans les obligations.
A.M.M. : L'offre des sociétés de gestion continue-t-elle de vous décevoir ?
J.-C.G. : Certaines sociétés de gestion proposent maintenant des produits qui correspondent à la politique que nous mettons en place. Premièrement, prendre en compte la dimension "développement durable" est impossible dans le cadre d'une gestion indicielle. Elle ne peut être intégrée que dans une gestion qui saura s'éloigner des indices et de leur composition. Il reste donc deux solutions possibles :
- Une sélection de valeur à l'intérieur de secteurs prédéfinis. C'est la méthode utilisée par de nombreux produits dits "thématiques" : énergie renouvelable, eau, etc. Cette méthode de gestion nous paraît dangereuse car elle restreint les choix d'investissement et ne peut concerner la globalité d'un portefeuille. De plus, ce type de produits tend à aggraver l'effet bulle sur certains secteurs.
- La politique menée par Agrica Epargne depuis plusieurs années consiste à privilégier certains secteurs ou valeurs et à sous-pondérer, voire à exclure certains autres. Cette politique est révisable à tout moment en fonction des prévisions conjoncturelles et des niveaux de valorisation. On peut ainsi jouer la carte du développement durable par le prisme des fonds thématiques, mais aussi et surtout en sélectionnant les entreprises qui profiteront du thème et auront une croissance potentielle plus forte que le marché. Cela concerne tous les secteurs économiques : les transports, la construction, l'automobile, les biens d'équipements, etc. Dans ce cadre, certaines sociétés de gestion mettent en oeuvre une politique proche de la nôtre. Le principe est que les sociétés qui sont de près ou de loin concernées par le développement durable, et donc par la préservation de la planète, auront un taux de croissance supérieur aux autres.
A.M.M. : Le fait d'investir dans la terre agricole ou dans les forêts vous semble-t-il une bonne stratégie "développement durable" ?
J.-C.G. : Absolument. Actuellement, les zones cultivables sont en recul à cause de l'urbanisation et de la dégradation des sols. La rareté est en train de s'établir. Toutefois, nous déplorons qu'il n'y ait pas en France de véhicule d'investissement adapté aux besoins des investisseurs institutionnels. Les OPCI pourraient éventuellement, avec quelques aménagements, être un instrument idoine. Pourquoi ne pas envisager l'élargissement de leur objectif de gestion ? Cela nécessiterait également de supprimer certaines barrières réglementaires et administratives (pour les terres agricoles). Une réflexion mériterait d'être menée sur ces questions. En attendant, il est possible d'intervenir sur ces actifs en diversifiant les zones d'investissement, par exemple.
A.M.M. : L'année 2008 sera donc bel et bien placée sous le signe du développement durable ?
J.-C.G. : Le développement durable est probablement un moyen pour la gestion financière d'être aussi performante voire plus encore que les marchés. De plus, c'est une réelle chance pour les pays développés de conforter leur croissance en dynamisant leurs investissements et en étant moins dépendant de la consommation des ménages. Enfin, pour ce qui est du Groupe Agrica, le développement durable est l'un des axes de placement clairement privilégié.
Nadège Bénard
1 Février 2008
Asset Management Magazine