Développement durable : votre banque en fait-elle assez ?

Publié le par Alexis Carré


Les banques commencent à muscler leur gamme de fonds dédiés à l'investissement socialement responsable et à l'environnement. Mais certaines sont plus militantes que d'autres. Et tous les fonds ne se valent pas.

Enquête.

L'investissement socialement responsable (ISR) reste le parent pauvre de la gestion collective dans les banques à réseaux. Un vrai paradoxe à l'heure où l'on n'a jamais autant parlé de développement durable, d'engagement en faveur de la microfinance ou de l'impératif «d'investir autrement», pour répondre aux préoccupations des épargnants citoyens qui souhaitent préparer leur retraite, tout en préservant l'avenir de leur descendance. Pourtant, le constat est clair : ni sur le terrain de la performance des fonds proposés au grand public, ni sur celui de l'innovation, les grandes banques à réseau ne font la course en tête par rapport à leurs principaux concurrents, les compagnies d'assurance et les établissements spécialisés.

Citons la confession d'un banquier mutualiste : «Les banques se sentent mal à l'aise avec l'investissement responsable. Elles ne savent pas comment s'y prendre.» Bien qu'elles s'en défendent, les banques à réseau apparaissent comme de lourdes machines commerciales, avec de fortes contraintes de vente, souvent déconnectées des exigences de conseil attendues par les clients. Un autre banquier témoigne : «Il faut du temps pour expliquer à un client les subtilités d'un fonds ISR dit best in class (meilleur de la classe), où le gérant investit, au sein de chaque secteur, en préservant l'équilibre des grands indices, sur les actions qui présentent le meilleur compromis entre perspectives boursières et responsabilité sociétale. Or, le temps, les commerciaux en sont cruellement dépourvus et doivent faire du chiffre.» Dès lors, la plupart des banques préfèrent encore mettre l'accent sur les fonds à formule dits garantis, aux marges souvent plus juteuses. D'autant que les subtilités des fonds ISR laissent parfois perplexes : «Allez donc raconter en cinq minutes à un client qu'il lui faut des valeurs pétrolières dans son fonds ISR, alors qu'il associe ce secteur à la pollution et aux marées noires.»

La Poste a triplé ses encours

Pourtant, cette année pourrait bien marquer un tournant en matière d'offre bancaire de fonds ISR en France. En effet, les banquiers décideurs sont en train de constater que le succès de ces fonds est une question de volonté stratégique. En témoigne la réussite dans ce domaine de la Banque Postale. Malgré une gamme ISR relativement restreinte (lire ci-dessous), l'établissement a réussi l'an dernier à tripler sa part de marché, en affichant une collecte nette de plus de 170 millions d'euros, alors même que les fonds investis en actions enregistraient des retraits de la part des épargnants. «Nous investissons dans la formation de nos conseillers pour qu'ils sachent faire preuve de pédagogie vis-à-vis de nos clients, c'est-à-dire faire comprendre que l'ISR incite les entreprises à prendre en considération les aspects sociaux et environnementaux dans leur stratégie de développement», explique Najib Sassenou, responsable de l'ISR à La Banque Postale AM. Une démarche qui pourrait entraîner d'autres concurrents dans cette direction, les responsables des banques constatant un regain d'intérêt de la part de leurs clients, surtout auprès des cibles patrimoniales, les plus sollicitées par les réseaux car les plus rentables. «L'ISR était jusqu'à présent un marché d'offre. Désormais les clients sont eux-mêmes de plus en plus demandeurs, car ils veulent donner davantage de sens à leur épargne et devenir ainsi acteurs responsables de l'économie en investissant dans des sociétés qui respectent et contribuent aux enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance pour un développement plus durable», explique Michel Lemonnier, responsable du développement ISR chez Groupama AM. Cette conversion progressive est aidée par les bons résultats de nombreux fonds ISR : leur parcours, longtemps suspecté d'être en deçà des performances des fonds traditionnels, ne donne plus à rougir. Ainsi, BNP Paribas Ethéis, le meilleur fonds ISR investi en actions européennes, s'est classé en 2007, selon les calculs d'Europerformance, au 21e rang sur 286 fonds que compte cette catégorie (37e sur 186 en trois ans, au 31 décembre). La preuve qu'une approche éthique peut être performante : à l'instar des Caisses d'Épargne ou de la Banque Postale, BNP Paribas pratique pour ses fonds ISR une double approche conciliant le principe du meilleur de la classe et de l'exclusion a priori de certains secteurs (armement, alcool et tabac).

Des équipes de gestion étoffées

«Comme dans la gestion classique, il y a des bons et des mauvais fonds ISR», constate le représentant d'une société de conseil parisienne. Et les banques et sociétés de gestion ISR commencent à toucher les fruits de leurs investissements. Longtemps, les établissements se sont contentés des éléments fournis par les agences de notation extra-financière, comme Vigeo ou Innovest, qui mesurent la responsabilité sociétale des entreprises, en décortiquant leurs efforts en matière d'environnement, de social et de gouvernement d'entreprise (la «gouvernance»). Un apport souvent pertinent et efficace, comme s'en félicite ce gestionnaire institutionnel : «Dès le troisième trimestre 2007, Innovest avait dégradé la note de gouvernance de la Société Générale. La fraude récente, dont a été victime la banque, a démontré ses faiblesses quant à la supervision exercée par son conseil d'administration et l'effet pervers d'une course aux bonus.» De fait, les équipes internes de recherche s'étoffent dans les banques : BNP Paribas AM compte six analystes dédiés à cette activité. Natixis Asset Management, qui travaille à la fois pour les Caisses d'Épargne et les Banques Populaires, en recense une vingtaine au sein de son équipe d'analyse crédit et ISR. «Notre analyse ISR s'insère dans la mesure du risque global et constitue l'essentiel du risque spécifique explicable, déclare Sami Gotrane, directeur de la recherche extra-financière et crédit chez Natixis AM. Nous avons travaillé particulièrement à la mesure des liens entre la notation extra-financière et les performances boursières afin de détecter en amont les critères extra-financiers qui influenceront vraiment les cours. Pour nous, ce lien passe par le concept de matérialité qui se traduit notamment par une corrélation clairement établie et stable dans le temps. Nous avons pu ainsi mesurer qu'une dégradation de la gouvernance se traduit en général douze à quinze mois plus tard par une baisse progressive de la rentabilité relative de la société», explique-t-il.

Toutes les banques ne pourront pas suivre ce rythme. Quatre d'entre elles creusent l'écart : BNP Paribas, Natixis, Crédit Agricole et Dexia, un peloton de tête que côtoient les filiales bancaires des compagnies d'assurance, toutes dotées de belles équipes de recherche : Axa Banque, AGF Banque et Groupama Banque sont aujourd'hui de sérieux rivaux, aux gammes performantes et souvent innovantes (lire l'encadré p. 25).

Le boom des offres thématiques

Autre voie, les banques à réseaux s'engouffrent dans la brèche des fonds thématiques dédiés à l'environnement, persuadées d'avoir découvert la martingale pour séduire le grand public. Elles multiplient les fonds qui jouent la carte de la lutte contre le réchauffement climatique, grâce à l'investissement dans les énergies renouvelables, l'efficacité énergétique, la gestion de l'eau ou la valorisation des déchets : Aqua Global chez Crédit Agricole, Planète Bleue au Crédit Mutuel Arkéa, H2O des Banques Populaires et bientôt des Caisses d'Épargne, HSBC Gif Climate Change, chez HSBC.BNP Paribas, qui a pris une participation de 30% dans Impax, une société de gestion britannique spécialisée dans les petites valeurs vertes, vient de lancer deux nouveaux fonds. Pas moins d'une demi-douzaine de nouveautés sont attendues dans les six prochains mois. Les grandes manoeuvres ont commencé.

Dexia, pionnier... en Belgique

La banque franco-belge occupe une place singulière dans l'ISR. Dexia n'a plus de réseau de distribution directe en France - sa gestion privée a été vendue en 2007 -, mais elle place la finance responsable au coeur de sa stratégie de gestion d'actifs, avec un engagement exemplaire en matière de recherche et de promotion. Ce qui en fait un modèle pour de nombreux concurrents. La banque compte dix analystes dédiés à l'ISR, soit la plus large équipe française. Elle affiche également la plus riche gamme de fonds ISR : 18, dont 7 fonds investis en actions et 7 obligataires ou monétaires, déclinés par zone géographique (zone euro, Europe large, Asie-Pacifique, Amérique du Nord). D'autres nouveautés sont attendues pour les prochaines semaines. Cette politique porte d'ores et déjà ses fruits : Dexia gérait 17,6 milliards d'euros sous forme ISR à fin 2007, soit 16% de son épargne totale, un record. Et les clients, assurés de pouvoir arbitrer entre actifs tout en restant investis sur des fonds responsables, répondent présents : en Belgique, 18% des clients de la banque détiennent au moins un de ses fonds ISR

Les filiales bancaires des assureurs ont une longueur d'avance

Axa Banque

La filiale bancaire de l'assureur français propose une gamme bien équilibrée entre fonds investis en actions, obligataires et solidaires. Axa IM compte six analystes sur les critères extra-financiers. Elle travaille au lancement en France d'un fonds «capital humain», focalisé sur le volet social de l'ISR. Un thème innovant et prometteur, encore peu travaillé par ses concurrents.

Banque AGF

Allianz Global Investors France (ex-AGF AM) compte parmi les poids lourds de l'ISR en France : sur 2,5 milliards d'euros d'encours, son fonds actions AGF Valeurs Durables pèse près de 1,5 milliard d'euros, ce qui en fait le plus gros fonds français ISR investi en actions. La société de gestion s'est à son tour lancée sur le créneau de la protection de la planète, avec le fonds Eureco.

Groupama Banque

La filiale de l'assureur mutualiste met les bouchées doubles sur l'ISR. Son fonds actions Euro Capital Durable se distingue déjà par ses bonnes performances et sa faible volatilité. Un atout sur lequel l'assureur veut capitaliser en soulignant que l'ISR améliore le couple rendement-risque. Autres pistes de développement : la finance «ISR verte» et des fonds ISR obligataires avant fin 2008.

Responsable... ou coupable ?

Les biocarburants

La notion d'investissement responsable est floue : les débats sur les biocarburants en témoignent. Certains gérants les acceptent, d'autres les écartent, par crainte des effets pervers d'une agriculture moins tournée vers l'alimentation. *

L'armement

A priori simple, le débat est technique : faut-il exclure toutes les industries d'armes ou écarter les seuls fabricants de mines antipersonnel et bombes à sous-munitions ?

Avis d'expert

Frédéric Pétiniot, directeur général d'Amadeis

«En termes de performances, les banques à réseau ne se distinguent pas particulièrement»

Le Revenu : Amadeis, spécialisé dans le conseil en gestion d'actifs pour les investisseurs institutionnels, réalise deux fois par an une évaluation des fonds ISR pour ses clients, en partenariat avec Novethic. Quelle est la place des banques à réseau sur le marché des fonds responsables ?

Frédéric Pétiniot : Les banques à réseau figurent parmi les acteurs les plus importants du marché, mais on note des différences sensibles d'un réseau à l'autre. Sur les 180 fonds ISR disponibles aujourd'hui sur le marché français (175 à fin 2007), ce sont les banques à réseaux qui disposent des plus larges gammes : Natixis, Dexia, BNP Paribas et Crédit Agricole proposent ainsi chacune plus de dix fonds, si on intègre les fonds d'épargne salariale. Mais si ces gammes sont étendues, elles ne pèsent pas toutes le même poids. Ainsi, le Crédit Agricole ne compte pas moins de dix-huit fonds ISR, dont les actifs cumulés ne pointent pourtant qu'au neuvième rang français en termes d'épargne sous gestion.

Le Revenu : Est-ce que leurs performances tiennent la route par rapport aux petites sociétés spécialisées ?

Frédéric Pétiniot : Il faut distinguer l'évaluation socialement responsable et les performances financières. Sur le premier point, BNP Paribas et HSBC obtiennent la meilleure note AAA pour plusieurs de leurs fonds investis en actions de la zone euro et de l'Europe large. En matière d'ISR obligataire, c'est Natixis et HSBC qui se distinguent, avec les meilleures notes AA. En termes de performances boursières, les banques à réseau ne se distinguent pas particulièrement par rapport aux sociétés de gestion plus spécialisées ou aux assureurs.

Le Revenu : Beaucoup de banques lancent des fonds thématiques sur l'environnement. Est-ce une tendance durable ?

Frédéric Pétiniot : Il y a actuellement une tendance claire aux lancements de tels fonds thématiques verts, pas toujours ISR d'ailleurs. Les banques prennent le train en marche : sur les treize fonds thématiques proposés fin 2007 sur le marché français, trois venaient de banques à réseau. Mais le mouvement s'accélère.

- Propos recueillis par L. G.

11 Avril 2008
Le Revenu Hebdo Bourse
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Publié dans tendance

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