Investissement socialement responsable: Une clarification indispensable pour séduire les particuliers

Publié le par Alexis Carré

 

Les enjeux : Les offres de produits intégrant des critères extra-financiers aux ratios classiques d’analyse dans la sélection de titres se sont particulièrement développées et diversifiées ces dernières années. Cependant, malgré leur portée dans le cadre du développement durable, elles restent principalement souscrites par les institutionnels Les solutions : Au-delà d’un engagement croissant des sociétés de gestion en termes de moyens internes, la démocratisation des fonds socialement responsables auprès d’un large public nécessite un surcroît de transparence et l’adaptation de la communication.


Investissement socialement responsable (ISR), développement durable, fonds éthiques…, ces concepts ont déjà fait couler beaucoup d’encre. Toutefois, toutes les catégories d’investisseurs ne sont pas égales devant ces termes qui restent encore souvent confus, voire ignorés, notamment par les particuliers. D’après un sondage Ifop réalisé auprès d’actionnaires individuels pour Investir Magazine en juin 2007, la terminologie ISR n’était connue que par 33 % d’entre eux, et seulement 15 % des personnes interrogées tenaient compte du respect des pratiques de l’ISR par l’entreprise comme critère de décision d’investissement.


Parallèlement à un engagement progressif des sociétés de gestion, l’offre de fonds estampillés ISR s’est étoffée et diversifiée depuis deux ans en répondant principalement à la demande des institutionnels. Le développement de la distribution auprès des particuliers suppose des efforts de communication et de transparence pour améliorer la compréhension de cette approche.


Genèse. Les premiers fonds éthiques ont été créés dans les années 20 aux Etats-Unis par des protestants avec une logique d’exclusion de certaines valeurs pour des raisons morales ou religieuses. Ce type de fonds est apparu en France à la fin des années 80 où la terminologie « éthique » a progressivement fait place au « socialement responsable » avec une extension de l’univers d’investissement des gérants aux valeurs s’inscrivant dans le concept plus large de « développement durable », qui prend en compte des facteurs sociaux et environnementaux.


Il n’existe pas de définition unique de l’ISR. Ce mode de gestion se définit essentiellement par ses modalités d’exercice consistant à intégrer des critères extra-financiers regroupant des éléments environnementaux, sociaux et de gouvernance d’entreprise (ESG) dans l’analyse financière effectuée pour sélectionner les titres. Ceux-ci n’ont pas vocation à se substituer aux variables et ratios financiers classiques, mais seulement à constituer un filtre supplémentaire pour construire un portefeuille.


Engagement des gestionnaires. D’après Novethic, centre d’information et de recherche en ISR, filiale de la Caisse des dépôts, 60 % des sociétés de gestion qui disposent au moins d’un fonds ISR sur le marché français – estimées à 48 fin 2007 – ont lancé leur première offre avant 2001. L’implication des gestionnaires sur le créneau n’est donc pas nouvelle. Cependant, elle s’est intensifiée ces dernières années. Elle est d’ailleurs encouragée depuis la formalisation des Principes pour l’investissement responsable (PRI) publiés le 27 avril 2006 sur une initiative de Kofi Annan, secrétaire général des Nations unies, au début 2005. Ces PRI invitent les acteurs de la finance internationale – l’adhésion restant volontaire – à intégrer des considérations environnementales, sociales et de gouvernance d’entreprise dans leurs décisions d’investissement.


Dans la pratique, les gestionnaires ont accru leurs ressources afin d'améliorer leur engagement dans le développement durable. « La majorité des fonds ISR se sont construits avec des notes d’agences de notation, mais l’engagement des gérants a progressé avec une diversification des sources d’informations extra-financières et le développement de cellules internes dédiées pour synthétiser les données collectées », remarque Anne-Catherine Husson-Traore, directrice générale de Novethic. Fin 2007, plus d’un quart des sociétés de gestion ayant une offre ISR recouraient à trois agences de notation ou plus et deux tiers d’entre elles disposaient d’un service propre spécialisé.


Retraitement des informations externes. L’analyse en interne revêt d’autant plus d’importance que les informations fournies par les agences de notation ou les courtiers deviennent très standardisées et pointues. « Nous évaluons les entreprises secteur par secteur sur un nombre limité de critères (quatre à six selon les cas) qui nous semblent les plus pertinents afin d'éclaircir le positionnement de la société. En essayant de couvrir tous les critères extra-financiers, les agences de notation courent le risque de diluer le message et les signaux importants dans une masse d'informations volumineuses », souligne Eric Borremans, en charge de l’investissement responsable et durable chez BNP Paribas AM.


Alcyone Finance, nouvel entrant sur le marché ISR français, début 2007, va encore plus loin grâce à une méthodologie propriétaire d’évaluation approfondie et exclusive pour sélectionner les valeurs de ses portefeuilles. « Alcyone Select ISR comprend cinq niveaux d’analyse alternant successivement des critères extra-financiers et financiers », précise Natalie Doat, directeur ISR au sein de la société.


Appui d’experts. Certains gestionnaires s’accompagnent de spécialistes afin d’améliorer la qualité de leur recherche et l'analyse extra-financière. « Nous faisons appel à un comité d’experts indépendants composé de cinq membres, dont des professeurs d’université et des praticiens, par exemple sur le thème des droits de l’homme », précise Gaëtan Herincks, responsable de la gestion ISR chez Dexia AM. De son côté, Alcyone Finance s’appuie sur des associations spécialisées pour bénéficier d’une vision du terrain. « Nous avons créé nos deux FCP ISR en partenariat avec deux organisations non gouvernementales (ONG) : Care pour le fonds Actions Nord Sud, en faveur de la réduction de l’extrême pauvreté dans les pays du Sud, et France Nature Environnement pour le fonds Actions Planète Durable misant sur la protection de l’environnement. Nous rétrocédons la moitié de notre commission de gestion fixe nette de frais à chacune de ces ONG », explique Natalie Doat.


Diversification de l’offre. L’engagement progressif des sociétés de gestion dans la prise en compte de critères ISR s’est traduit par une accélération du développement de produits ces dernières années. « L’offre est passée de 30 fonds ISR à la création de Novethic en 2001, à 175 à la fin de l’année dernière sur le marché français, 38 fonds ayant été créés en 2007. La majorité des produits investissent en actions mais certains gestionnaires proposent aussi des fonds ISR obligataires et monétaires depuis 2005. Quelques produits diversifiés existent également », indique Anne-Catherine Husson-Traore.


L’offre se révèle diverse en termes d’orientation, bien que les fonds best in class, lesquels sélectionnent dans les différents secteurs les entreprises ayant les meilleures pratiques en matière d’impacts environnementaux et sociaux, représentent près de la moitié des encours en France à fin décembre 2007 (voir graphique). Une caractéristique qui reste propre au marché français car les pays d’Europe du Nord et anglo-saxons s’orientent plus largement vers l’engagement actionnarial et des pratiques d’exclusions de secteurs.


Nouvelle thématique verte. Aux côtés de l’approche multisectorielle Best in class, les années 2006 et 2007 ont été marquées par un déferlement de produits monosectoriels orientés sur l’environnement, semant parfois la confusion entre les investissements financiers classiques et les investissements socialement responsables. « Les promoteurs de fonds ISR inscrivent leur offre best in class dans la notion de développement durable et les fonds verts qui n’appliquent pas nécessairement des critères ISR ont adopté la même terminologie, relève Anne-Catherine Husson-Traore. De plus, un certain nombre de fonds se réclament d’être à la fois des fonds verts et ISR. Nous avons donc réalisé une étude pour évaluer ces fonds et avons créé une catégorie spéciale ISR thématique. »


Les fonds retenus dans cette nouvelle catégorie doivent satisfaire deux critères principaux : investir 100 % de leurs actifs dans des entreprises apportant des solutions en matière de développement durable et réalisant au minimum 20 % de leur chiffre d’affaires avec cette activité, et appliquer des critères ESG dans la sélection des titres en portefeuille (voir tableau). « Il ne faut pas assimiler les fonds ISR aux fonds verts, met en garde Gaëtan Herincks. Les produits verts ISR doivent représenter une faible part de l’allocation car ils ont un fort biais sectoriel et de taille. Ils sont plus volatils que les fonds best in class qui ont un risque proche de celui du marché. »


Une clientèle majoritairement institutionnelle. Les encours en ISR de cette catégorie d’investisseurs s’élevaient à 10,5 milliards d’euros sur les 16,6 milliards d’euros que représentait cette classe d’actifs fin 2006, sous forme de fonds ouverts et de mandats dédiés sur le marché français. L’horizon de placement long des institutionnels correspond à la logique d’investissement de l’ISR qui offre une meilleure prise en compte des risques globaux sur le long terme. Ceci explique l’orientation très nette de l’offre en fonction de leurs besoins. Les fonds d’actions best in class présentent une allocation et un profil de risque proches de leurs indices de référence – eux-mêmes classiques la plupart du temps, comme le DJ EuroStoxx – et le développement de produits obligataires ISR répond principalement aux habitudes d’investissement des institutionnels dans cette classe d’actifs.


Les investisseurs particuliers sont plus sensibles à la thématique verte. Ils comprennent notamment mieux les enjeux environnementaux qu’ils appréhendent également au quotidien en tant que consommateurs. « Les fonds best in class sont plus difficiles à distribuer auprès de cette clientèle car elle ne comprend pas toujours l’intérêt des entreprises retenues par cette approche. Cela implique un important travail de formation des commerciaux des réseaux bancaires pour qu’ils puissent répondre à ses interrogations », remarque Gaëtan Herincks.


Freins à la commercialisation. Par méconnaissance des fonds ISR, les particuliers ont tendance à croire que leurs rendements sont inférieurs aux produits traditionnels. Ce préjugé a été démenti par une étude publiée en octobre dernier par le cabinet Mercer Consulting « Demystifying responsible investment performance » : sur vingt travaux académiques passés en revue, dix concluent à une relation positive entre facteurs ESG et performance d’investissement, sept concluent à un impact neutre et trois considèrent que la relation est négative. A cet égard, le Fonds de réserve pour les retraites (FRR) dresse un bilan satisfaisant un an après la mise en place de mandats de gestion ISR pour un montant de 600 millions d’euros (lire l'avis d’expert page 11).


Le faible écho des fonds ISR auprès des particuliers provient également d’un manque global de communication et de transparence de la part de leurs gestionnaires. Le système de notation des fonds développé par Novethic pour évaluer le degré de pertinence des fonds d’actions et obligataires par rapport aux exigences de l’ISR fournit certes quelques repères, mais il ne peut se substituer à des rapports de gestion précis (lire l'encadré).


Favoriser la lisibilité. Un code de transparence pour les fonds ISR grand public a été établi en novembre 2004 par le Forum européen de l’investissement social (Eurosif) afin d’améliorer la communication des promoteurs d’ISR. Il a été adopté par l’Association française de gestion financière (AFG) en France en juin 2005. Cependant, son succès reste mitigé, d’après la directrice générale de Novethic, avec seulement 40 gestionnaire signataires en Europe.


Si l’idée de créer un label ISR pour faciliter la sensibilisation des particuliers commence à faire son chemin, les gestionnaires y sont globalement réticents. « L’uniformisation des critères ISR pourrait avoir un effet pervers en freinant l’innovation », met en garde Eric Borremans. « Il faut tout de même un minimum de transparence pour que l’investisseur puisse distinguer les effets marketing et les vraies démarches socialement responsables », reconnaît-il. Gaëtan Herincks partage son opposition à la création d’un label et préconise plutôt « l’uniformisation de critères minimum dans les décisions d’investissement tels que le respect de toutes les conventions internationales signées par un certain nombre de pays ».


Cibler les particuliers. La commercialisation auprès des investisseurs individuels a débuté par le biais de l’épargne salariale. Cependant, quelques offres directement destinées aux particuliers se sont développées en 2007, notamment en assurance vie avec les contrats multisupports ISR Vie ou SolidR Vie, assurés par la compagnie e-cie Vie (ex-Prudence Vie), et avec l’émergence de fonds de fonds.


La gamme ISR, composée de trois fonds de fonds et distribuée par les conseillers financiers des hypermarchés Carrefour, constitue une grande première en matière d’opération ISR grand public. « Nous gérons deux produits structurés à capital totalement garanti (Carrefour Référence Garanti) et partiellement protégé (Carrefour Référence Equilibre), qui investissent en instruments monétaires et sur un panier de fonds ISR de type Best in class. L’idée était de s’adapter à une clientèle peu initiée à la finance », explique Nicolas Moussavi de l’équipe de structuration de Sgam AI, qui a remporté deux des trois mandats de gestion proposés dans l’appel d’offres lancé par Carrefour en 2006. Une initiative qui suscite l’attention d’autres gestionnaires, notamment pour mesurer l’opportunité de se lancer dans le développement d’une offre pour les particuliers.



Caroline Durand
29 Février 2008
L'Agefi ACTIFS

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Publié dans particuliers

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