Créer de la valeur à long terme

Publié le par Alexis Carré



PHENOMENE incontournable de ces dernières années, le développement durable se fait peu à peu une place dans le monde financier. Et ce, même si un grand flou entoure toujours cette notion. Cash a organisé une table ronde avec trois grands spécialistes de la question, histoire de clarifier la situation.

Si les investissements durables gagnent en popularité, la définition et la portée concrète de cette notion peuvent parfois différer. Un investissement ne peut être que durable : il doit rapporter quelque chose. Cash s'est entretenu avec trois experts en la matière, Geert Heuninck (KBC), Wim Vermeir (Dexia Asset Management) et Olivier Marquet (Triodos Bank), qui nous introduisent dans le monde merveilleux de la rentabilité et du développement durable.

Cash : Qu'entend-on exactement par développement durable ? Doit-on interpréter cette notion plutôt au sens large ou au sens strict ?

Geert Heuninck : La définition a beaucoup évolué ces dernières années et s'est sensiblement élargie. Au départ, il s'agissait plutôt d'un concept d'investissement éthique, auquel étaient greffées certaines considérations d'ordre déontologique. Aujourd'hui, nous avons évolué vers une nouvelle forme : l'investissement socialement responsable. Pour investir de manière socialement responsable, on s'interroge avant tout sur la manière dont une entreprise se positionne vis-à-vis de toutes les parties sur lesquelles elle exerce une influence. Dans cette optique, nous investissons dans les entreprises qui sont intégrées à la société et qui tiennent compte de manière exemplaire des besoins des différentes parties impliquées, celles qui ont un intérêt dans tout ce que fait l'entreprise.

Olivier Marquet : Faire de l'investissement durable, c'est investir dans des entreprises qui ont été sélectionnées par rapport à leur caractère durable, mesuré à l'aide d'une série de critères sociaux et écologiques, avant d'avoir été analysées sur la base de leur position financière. Le terme « durable » est donc très large. Mais l'investissement durable a également une autre dimension, plus active. En tant qu'investisseur durable, on fait partie d'un processus dans lequel les entreprises sont concrètement incitées à améliorer leur caractère durable. L'investissement durable ne consiste pas uniquement à constituer un portefeuille de placements, mais aussi à engager un dialogue avec l'entreprise, à exercer une pression sur elle afin qu'elle mette en £uvre une politique durable. On parle également d'entreprise socialement responsable, un terme plus juste parce qu'il indique clairement que l'on ne juge pas seulement l'entreprise en fonction de ses performances financières, mais tout autant sur la manière dont elle assume sa responsabilité sociale.

Wim Vermeir : Je suis assez d'accord avec la définition donnée par mes collègues. La grande question est naturellement de savoir en quoi un investissement durable diffère d'un investissement « ordinaire». Pas par le rendement, parce que pour un investissement durable aussi, la condition fondamentale reste que l'on obtienne un rendement correct sur son investissement. En quoi l'investissement durable se distingue-t-il, dans ce cas ? Selon moi, il existe deux différences évidentes. Tout d'abord, les investisseurs durables appliquent une stratégie à long terme. Nous observons en premier lieu les facteurs qui déterminent la valeur d'une entreprise à plus long terme. Je pense que les données purement financières peuvent être utiles sur un horizon de quelques trimestres, mais si l'on veut réellement investir à long terme, il faut privilégier d'autres facteurs. Comment évolue la recherche et le développement (R&D) ? Quelle est la motivation du personnel ? Quel est le niveau de satisfaction des clients ? Une consommation d'énergie et des matières premières moins efficaces accroît-elle les coûts ? Deuxièmement, les investisseurs durables ont une vision plus large de l'entreprise, car ils s'intéressent également à l'environnement et à toutes les parties prenantes. Il est en effet essentiel pour une entreprise d'entretenir des relations harmonieuses avec toutes les parties intéressées (personnel, clients, fournisseurs, société, environnement et actionnaires). En d'autres termes, un investisseur durable va davantage s'attacher à la manière dont l'entreprise se positionne dans son environnement et crée de la valeur à long terme avec toutes les parties intéressées.

Comment procédez-vous pour sélectionner vos investissements durables de qualité ?

Geert Heuninck : Il existe plusieurs formes d'investissement durable. Tout d'abord, nous établissons une liste des entreprises qui obtiennent les meilleurs scores en matière de développement durable et de responsabilité sociale, sur la base d'un avis rendu par un conseil consultatif externe. Ce conseil se compose de professeurs indépendants issus d'universités flamandes et néerlandaises qui ont déterminé ce qu'était le développement durable et la responsabilité sociale pour une entreprise, et comment les mesurer. Nous pouvons ainsi décider si une entreprise entre ou non en ligne de compte pour figurer dans un de nos fonds de placement durables. Le conseil consultatif établit les points de référence et les critères et les confronte à la stratégie opérationnelle mise en £uvre par les différentes entreprises. De cette manière, on obtient un classement des entreprises en fonction de leurs scores en matière de développement durable. Le conseil consultatif en extrait les entreprises qui affichent des performances supérieures à la moyenne. Dans cet univers d'investissement, le gestionnaire de fonds sélectionne alors les actions les plus prometteuses et leur allouent un poids pour composer les fonds. Le gestionnaire n'intervient donc pas dans la détermination du caractère durable des entreprises. Cette tâche est entièrement assurée par le conseil consultatif externe, qui agit en toute autonomie. Il existe également une deuxième forme de fonds de placement durables : les fonds qui investissent spécifiquement dans des « thèmes durables », comme l'eau, l'énergie renouvelable ou le changement climatique.

Wim Vermeir : Nous travaillons aussi avec un conseil consultatif externe, au sein duquel nous avons réuni une série de professeurs et de personnalités du monde universitaire européen qui travaillent autour du lien entre l'économie et la responsabilité sociale. Ce conseil pilote et valide la méthodologie sur la base de laquelle travaillent dix analystes. Cette méthodologie comporte deux couches d'analyse complémentaires. La première se compose d'une microanalyse : nous nous intéressons à la manière dont les entreprises gèrent leurs relations avec les différentes parties impliquées. Nous estimons que les sociétés qui gèrent mieux ces relations que leurs concurrentes auront une longueur d'avance à long terme. La macroanalyse est la deuxième approche de notre analyse. Ici, nous sélectionnons les entreprises qui fournissent des produits et services qui offrent une solution aux principaux défis actuellement posés en matière de développement durable : changement climatique, vieillissement de la population, pénurie de matières premières, importance croissante d'une vie saine, etc. L'objectif de notre analyse est donc de sélectionner d'une part les entreprises qui affichent une très bonne gestion en interne (microanalyse), et d'autre part, apportent des solutions aux grandes questions de développement durable (macroanalyse).

Les entreprises qui obtiennent les meilleurs scores forment notre univers d'actions durables. En Europe, il compte environ 200 entreprises sélectionnées à partir de plus de 600 entreprises différentes. Parmi ces 200 entreprises, nous établissons alors une sélection qui est également attrayante d'un point de vue financier. Il en résulte un portefeuille de 70 titres, qu'on peut considérer comme les meilleurs de leur secteur tant sur le plan durable que sur le plan financier.

Olivier Marquet : La sélection des entreprises cotées en Bourse qui figureront en fin de compte dans l'univers d'investissement de Triodos répond à un processus précis. Nous investissons dans des entreprises qui satisfont à une série de critères sociaux et environnementaux. Les entreprises sont analysées sur la base d'un grand nombre de critères, et nous procédons en plusieurs étapes. Dans la première étape, nous recherchons des activités durables. Sont considérées comme produits ou services durables les activités qui contribuent à la préservation de notre planète, à la protection du climat ou à une vie saine. Seules les entreprises qui réalisent plus de 50 % de leur chiffre d'affaires de produits ou services durables sont prises en considération. Si aucune entreprise ne réussit cette première épreuve, nous procédons à une comparaison avec une étude sectorielle. Les critères sont répartis en sept thèmes : environnement, société, collaborateurs, fournisseurs, clients, gouvernance et éthique. Nous établissons un classement, et toutes les entreprises qui font partie de la première moitié du classement en question sont conservées. Ensuite, nous confrontons ces entreprises à nos exigences minimales.

Certains secteurs et autres méthodes de gestion sont absolument incompatibles avec un investissement durable. Que faut-il à tout prix exclure, selon vous ?

Geert Heuninck : Répondre à cette question revient à fixer des limites de l'univers de sélection. Par exemple, une entreprise très active dans l'industrie de l'armement est automatiquement exclue. De même, les entreprises actives dans certains pays controversés sont souvent remises en cause.

Wim Vermeir : Nous excluons aussi l'industrie de l'armement de nos fonds durables. Les entreprises qui y figurent ne peuvent pas non plus violer certaines normes internationales ou règles de comportement en matière de droits de l'homme, de travail des enfants ou de corruption, ni occasionner de graves dommages à l'environnement.

Olivier Marquet : C'est l'un des points les plus importants qui différencient nos produits de ceux proposés par les autres : nous excluons catégoriquement les entreprises impliquées dans la production d'armes, d'énergie nucléaire et la pollution. Nous excluons aussi les entreprises qui réalisent ne fût-ce qu'une très petite partie de leur chiffre d'affaires ou qui sont indirectement impliqués dans la production des polluants organiques les plus persistants. De même, les entreprises qui ont été impliquées à plusieurs reprises dans des activités controversées sans que cela se traduise par un changement de comportement sont exclues de notre financement. Il s'agit notamment des grands projets de barrages, de construction de pipelines pétroliers ou gaziers et de projets miniers. Dans ces projets, on observe souvent une accumulation de motifs d'exclusion sur l'ensemble du processus : violations de droits de l'homme, dommages environnementaux, faits de corruption... Nous appliquons également le principe de précaution : les entreprises actives dans des secteurs présentant un risque accru pour le développement durable sont exclues du financement, sauf si elles mènent une politique proactive destinée à éviter toute controverse. C'est par exemple le cas des entreprises actives dans l'industrie minière, l'exploitation pétrolière et gazière, ou la vente de boissons alcoolisées. Une telle politique sera autant que possible confrontée aux codes et autres conventions internationales, ou à toute autre référence pertinente.

Geert Heuninck : Un des principaux objectifs du particulier qui investit dans l'investissement durable est également d'inciter les entreprises à faire plus d'efforts en matière de responsabilité sociale, en rendant possible cette dynamique d'amélioration continue. L'investisseur qui se positionne dans le segment des investissements durables attache une grande importance à cet aspect. Concrètement, nous excluons uniquement les quelques secteurs qui ne sont absolument pas appropriés d'un point de vue durable, parmi lesquels le secteur du tabac et de la défense. De même, les entreprises qui sont impliquées dans la fabrication de bombes à sous-munitions sont automatiquement exclues de notre univers d'investissement. Et depuis peu, nos fonds durables n'investissent plus dans les entreprises pétrolières, gazières ou minières qui soutiennent les régimes birmans ou soudanais.

On dit parfois qu'il est impossible de gagner de l'argent avec un investissement durable. L'aspect durable d'un fonds ou d'une action a-t-il un impact sur le rendement ?

Geert Heuninck : Nous remarquons que nos fonds durables ne sont pas moins performants que les fonds dans lesquels ne figure aucune entreprise durable. Je n'irais pas jusqu'à affirmer qu'ils sont systématiquement plus performants, mais si nous appliquons un système de filtres sur notre univers financier en fonction des styles des différents placements, nous observons que le filtre « développement durable » a un impact positif sur le rendement.

Wim Vermeir : C'est également le cas chez nous. Nous devons tenir compte des caractéristiques de style et garder à l'esprit qu'il s'agit d'investissements à long terme. Mais il n'est pas question qu'un investissement durable coûte de l'argent. Et selon les études, les investissements durables ont été en moyenne un peu plus performants que les investissements traditionnels ces dernières années. Bien sûr, il serait prématuré d'en tirer des conclusions définitives, mais tant pour les particuliers que pour les investisseurs institutionnels, ce type d'investissement est capable de présenter des rendements au moins équivalents aux investissements ordinaires.

Olivier Marquet : Tout investisseur souhaite réaliser une plus-value à un certain moment en fonction de son horizon de placement, et c'est également le cas des investisseurs qui optent pour des produits durables. Avec cette nuance sans doute qu'un investisseur durable va plutôt se positionner comme un investisseur socialement responsable, qui n'exige pas d'un investissement uniquement des gains à court terme, pas plus qu'il ne nourrit de telles attentes pour une entreprise. Les investissements boursiers impliquent de toute façon une perspective à long terme.

La demande de fonds de placement a beaucoup souffert des mauvaises performances des Bourses début 2008, mais cela n'a pas empêché les fonds d'investissement durables d'enregistrer une légère progression, selon l'Association belge des asset managers (BEAMA). Pourquoi ?

Wim Vermeir : Je vois trois grandes causes à ce phénomène. D'une part, l'assortiment d'investissements durables s'est étendu à différents types de produits. Il y a cinq ans environ, le marché se concentrait encore sur les fonds d'actions. Aujourd'hui, plusieurs fonds obligataires et fonds structurés sont venus s'y ajouter. D'autre part, nous avons assisté à la création de plusieurs fonds thématiques, grâce à la popularité des investissements axés sur le réchauffement de la Terre et le changement climatique. De plus, nous observons une prise de conscience progressive de l'importance du développement durable, ce qui crée une plus forte demande pour de tels fonds et engendre la forte croissance que connaît le marché. Fin 2004, la part de marché des fonds de placement durables en Belgique se montait encore à environ 1 % en Belgique. Elle a depuis progressé de 1 % par an, pour dépasser actuellement les 4 %, ce qui fait de la Belgique le leader en Europe. Chez Dexia Asset Management, 17 % des avoirs que nous gérons actuellement sont gérés de manière durable. C'est le choix de nos clients.

Geert Heuninck : Chaque année, nous fournissons à nos clients plusieurs occasions d'assister à des séances d'informations consacrées aux investissements durables. Il y a quelques années, le nombre de ces séances était encore restreint, mais nous en avons déjà organisé plus de 15 depuis le début 2008. L'intérêt et la demande sont réellement en train d'exploser. Nous remarquons que la philosophie qui entoure les investissements durables gagne en intérêt, surtout à présent qu'il s'avère que ceux-ci n'ont rien à envier aux investissements traditionnels en termes de performances. Jusqu'en juillet 2008, 33 % des placements effectués chez KBC ont été réalisés dans des fonds de placement durables. De plus, nos fonds durables permettent de répondre aux grands problèmes sociaux auxquels le monde est confronté.

Olivier Marquet : Il est exact que dans le malaise boursier qui sévit depuis quelques mois, les valeurs durables ont globalement mieux résisté. Cela dépend naturellement de la composition du panier d'investissement, et il s'agit toujours de placements sensibles à la conjoncture. Dans un contexte de prix pétroliers élevés et de demande croissante d'énergie renouvelable, des entreprises comme Vestas Wind Systems (producteur d'éoliennes) sont moins affectées par les problèmes boursiers actuels. Les thèmes du réchauffement climatique, de la santé et de l'environnement sont particulièrement prisés.



Ken Van Weyenberg
18 Septembre 2008
Trends-Cash
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Publié dans société de gestion

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