L'ISR bousculé par la vague verte ISR
DE nombreux fonds investis sur le thème de l'environnement sont apparus en 2007. Certains adoptent une démarche socialement responsable, mais pas tous. La gestion ISR généraliste est interpellée par l'émergence des fonds thématiques. Elle cherche à se positionner face à la notion de développement durable.
1 - L'écologie devient rentable
La plupart des fonds investis sur le thème de l'environnement ne sont pas gérés selon un processus ISR (investissement socialement responsable). Ils cherchent essentiellement à tirer profit d'un secteur en plein boom.
"Le Grenelle de l'environnement a été l'occasion d'opposer une écologie que l'on pourrait qualifier de négative à une écologie positive, analyse Olivier Dupont, président du directoire de Demeter, société de capital-investissement qui gère un fonds entièrement orienté vers la thématique de l'environnement. L'écologie négative prône une réduction des niveaux de consommation et de production tandis que l'écologie positive préconise une croissance vertueuse sur le plan de la préservation de l'environnement." L'écologie positive compte sur les progrès technologiques pour que croissance économique et protection de la planète soient conciliables. Dans ce contexte, le secteur des énergies renouvelables est en plein boom. Au 31 décembre 2007, l'indice WilderHill New Energy Global Innovation avait progressé de 110,5 % en deux ans (contre 32,4 % pour le MSCI World).
Les énergies renouvelables font partie du champ d'investissement de l'OPCVM Clean Energy de Pictet AM. L'encours de ce véhicule s'élève à 700 millions d'euros. 28 % de cette somme sont investis sur l'énergie solaire et 18 % sur le marché des éoliennes. "De façon plus marginale, nous nous intéressons aux technologies qui permettent de créer de l'énergie à partir des vagues, ou encore, à la géothermie", signale Hervé Thiard, directeur général de Pictet & Cie Paris. Les sociétés permettant de réaliser des économies d'énergie sont également présentes dans le fonds, à hauteur de 18 %. Il peut s'agir d'entreprises qui fabriquent des batteries ou qui réalisent des bilans énergétiques.
Le reste de l'encours est notamment consacré, à hauteur de 15 %, aux sociétés de distribution et d'exploitation de gaz. Un intervenant comme Novethic souligne que la présence de cette énergie fossile dans un fonds "Énergies Propres" peut prêter à débat. "Le gaz n'est certes pas une énergie renouvelable, mais il est moins polluant que le pétrole, explique Hervé Thiard. De plus, le secteur des énergies renouvelables est très volatil. En intégrant des valeurs liées au gaz, la performance du fonds est beaucoup plus stable. Elle est de + 35 % au 31 décembre, depuis la création du fonds en mai 2007."
La crainte d'une bulle verte autour des énergies renouvelables est dans tous les esprits. Et la comparaison avec le secteur de l'Internet est tentante. "Une telle comparaison n'est pas vraiment fondée, estime Nicolas Rochon, gérant actions au sein de la Financière de Champlain qui gère l'OPCVM Performance Environnement. Au début du développement de l'Internet, de nombreuses sociétés étaient créées très rapidement et des opportunistes ont pu séduire les investisseurs. Dans le domaine de l'environnement, il est impossible de faire de l'improvisation. Les sociétés maîtrisent des technologies sophistiquées." Toutefois, l'équipe de la Financière de Champlain n'exclut pas d'éventuelles turbulences, mais estime que Performance Environnement résistera. "Ce fonds est investi à la fois sur les énergies renouvelables, le traitement des déchets et le traitement de l'eau, précise Nicolas Rochon. En cas de crise des marchés, ces trois secteurs réagiront chacun de façon très différente. Le premier sera certainement touché, mais les deux autres résisteront." Pour l'instant, le contexte économique est favorable. Créé en août 2004, le fonds a gagné 141 % en trois ans avec une volatilité de 10,3. L'actif net s'élève à 382 millions d'euros.
Le capital-risque est bien sûr concerné au premier chef par l'émergence des nouvelles technologies liées au développement durable. La société de venture capital Emertec a d'ores et déjà constitué un fonds de 15 millions d'euros investi sur ce secteur. Parmi les valeurs présentes dans le véhicule, on trouve Skywater qui récupère l'eau de pluie, mais également des sociétés qui permettent de maîtriser l'énergie dans les bâtiments, ou encore des fabricants de plaquettes en silicium destinées à l'industrie solaire photovoltaïque. Deux participations ont été cédées. "Ces sorties ont été très profitables pour le TRI (taux de rendement interne, NDLR) du fonds, révèle Éric Marty, membre du directoire d'Emertec. La première a permis de réaliser un gain de 25 % en un an et la seconde, un gain de 90 % en deux ans. Dans ce secteur, il existe une dynamique de fusions-acquisitions qui permet aux investisseurs de sortir dans de très bonnes conditions." Un second fonds dédié aux problématiques de l'environnement est en cours de collecte. Il vise à réunir 60 à 80 millions d'euros.
Pour Éric Marty, investir sur des sociétés actives dans le domaine du développement durable implique de s'intéresser également à leur comportement sur le plan social et sur celui de la gouvernance. "D'un point de vue éthique, nous serions des imposteurs si nous nous intéressions uniquement aux performances financières des entreprises, estime Éric Marty. De plus, d'un point de vue financier, je pense que les sociétés vertueuses à la fois dans le domaine de l'environnement et dans celui du social et de la gouvernance sont créatrices de valeur sur le long terme." Le respect de ces trois critères ESG (environnement, social, gouvernance) est le fondement de la gestion ISR. Toutefois, Éric Marty ne prétend pas que ses fonds puissent être estampillés "ISR". "L'investissement socialement responsable, tel qu'il est communément défini aujourd'hui, concerne essentiellement les sociétés cotées, rappelle-t-il. Mais l'univers du private equity commence à se préoccuper du respect des critères ESG." Ainsi, dans les pactes d'actionnaires des fonds gérés par Emertec, plusieurs articles incitent les signataires au respect des droits de l'homme ou encore, des libertés fondamentales.
Dans l'univers des sociétés cotées, certains fonds thématiques vont plus loin. Ils appliquent une véritable gestion ISR.
2 - Des fonds à la fois verts et ISR
Certains fonds ayant choisi l'environnement pour thème d'investissement utilisent, en plus des critères financiers habituels, des critères ESG, c'est-à-dire extra-financiers.
Le fonds Parworld Environmental Opportunities de BNPP AM est à la fois investi sur le thème de l'environnement et respectueux de l'ensemble des critères ESG. Par exemple, la pratique des sociétés en termes de gouvernance est examinée. "De par sa thématique d'investissement, ce fonds s'intéresse notamment aux petites et moyennes capitalisations, souligne Éric Borremans, directeur de l'investissement responsable et durable au sein de BNPP AM. Dans ces entreprises, une part importante des titres est souvent détenue par un seul et même actionnaire. Nous vérifions donc que les droits des actionnaires minoritaires sont respectés. Pour cela, nous examinons la composition du conseil d'administration et les éventuelles distorsions entre le capital détenu et le droit de vote." BNPP AM évalue également les entreprises sur le plan social. "L'examen des sociétés de taille moyenne est en effet moins approfondi que celui d'une multinationale, mais le risque est aussi moins important, fait valoir Éric Borremans. En effet, les multinationales emploient de nombreux salariés qui travaillent dans des pays où les droits sociaux sont peu respectés. Certes, Parworld Environmental Opportunities peut investir dans des sociétés du monde entier, mais l'essentiel des entreprises dont nous détenons une part de capital est situé en Europe et aux États-Unis." Le respect du critère environnemental n'est pas automatique sous prétexte que le fonds est investi sur le thème de l'environnement. Par exemple, l'eau fait partie des problématiques environnementales, mais il existe plusieurs façons d'investir sur l'or bleu. Un fonds "vert" sans démarche ISR n'hésite pas à investir sur des sociétés qui vendent de l'eau en bouteilles. Pourtant l'eau ainsi conditionnée est moins écologique que l'eau du robinet. Dans Parworld Environmental Opportunities, le thème de l'or bleu est exploré au travers de sociétés de distribution d'eau courante ou de traitement des eaux usées.
Certains OPCVM thématiques mettent en avant un partenariat avec une ONG. C'est le cas du fonds Actions Planète Durable, géré par Alcyone Finance, dont un tiers de l'encours est investi sur des sociétés du secteur de l'environnement. Les gérants de ce fonds (dont la gestion ISR est notée AA par Novethic) choisissent l'ensemble des valeurs selon des critères à la fois financiers et extra-financiers. La liste des entreprises retenues est soumise à des bénévoles de France Nature Environnement (FNE) qui émettent un avis sur chaque société. "Grâce à notre réseau d'adhérents, si une entreprise fait l'objet d'une procédure pour cause de pollution, nous en sommes informés et nous en tenons compte dans les avis que nous rendons à Alcyone Finance", explique Christine Gilloire, trésorière et chargée de la diversification des financements au sein de FNE. En échange, l'association bénéficie d'une rétrocession : "La moitié des frais de gestion fixes du fonds est versée à FNE", explique Natalie Doat, responsable ISR d'Alcyone Finance. Autre tendance : le secteur de l'environnement peut également être investi par le biais de certificats, tels que celui d'ABN AMRO, baptisé Indice Éco. Ce véhicule existe en deux versions dont l'une applique une démarche ISR. Toutefois Novethic émet des réserves sur la variante socialement responsable de ce produit. Le centre de recherche s'étonne de la présence, dans l'indice, de sociétés minières "qui exploitent une ressource fossile, dans des conditions environnementales et sociales non déterminées". Pour Christian Saint-Jeannet, responsable commercial d'ABN AMRO Markets, "la présence de ces entreprises est justifiée dans la mesure où elles ex-traient du palladium et du platine qui constituent les éléments centraux des pots catalytiques."
3 - Les fonds ISR généralistes réagissent
La vague verte interpelle les tenants de la gestion socialement responsable. Comment les questions sociales et de gouvernance peuvent-elles s'articuler avec la notion de développement durable ?
L'ISR est en pleine crise d'identité face au développement durable. D'un côté, trois sigles abstraits, inconnus du grand public. Le sens de ce sigle ("Investissement Socialement Responsable") insiste de façon injustifiée sur la question sociale qui n'est que l'un des trois critères ESG (Environnement, Social, Gouvernance). De l'autre côté, la notion de développement durable rencontre bien plus de succès auprès du grand public. La question de la durabilité de notre développement économique est dans tous les esprits et elle peut être illustrée par de superbes photos de paysages.
Aussi, plusieurs sociétés de gestion clament que l'ISR, c'est du développement durable. Pourtant les deux notions se sont construites de façon très autonome. Le développement durable s'est bâti sur l'idée du respect des droits des générations futures et a été promu par les associations de défense de l'environnement. Toutefois, il n'est pas absurde de considérer qu'en incitant les entreprises à la vigilance en matière environnementale, mais également sociale et de gouvernance (les critères ESG), les générations actuelles transmettent un outil économique pérenne et vertueux, adapté aux besoins des générations futures. De l'ISR au développement durable, il n'y a donc qu'un pas et de plus en plus de sociétés de gestion le franchissent. C'est le cas de BNPP AM mais également de Dexia AM ou d' Allianz Global Investors France (anciennement AGF AM) dont le responsable du pôle ISR, Pierre Dinon affirme : "L'ISR, c'est la traduction du développement durable dans le domaine de la gestion." Ainsi, le fonds AGF Valeurs "Durables" est un fonds ISR généraliste. Il n'est pas spécifiquement orienté vers la défense de l'environnement. Toutefois, "étant donné l'engouement actuel pour le thème de l'environnement et les performances des entreprises qui y sont liées, nous avons récemment intégré quelques valeurs " vertes ", explique Pierre Dinon. Il s'agit de petites capitalisations. Or, les entreprises de cette taille ne peuvent pas représenter plus de 5 % du portefeuille. La place de ces entreprises du secteur de l'environnement ne peut donc être que marginale dans ce fonds." Ce véhicule noté AAA par Novethic pèse 1,5 milliard d'euros et réalise une performance annualisée de 14,48 % sur cinq ans (contre 14,92 % pour son indice, le MSCI EMU).
Chez Dexia AM, Gaëtan Herinckx, responsable de la gestion ISR, estime lui aussi que le respect des critères ESG correspond à la traduction de la notion de développement durable, dans le domaine de la gestion. Dès lors, comment le critère social s'articule-t-il avec l'idée de développement durable ? "Dans les fonds ISR de Dexia AM, nous investissons dans des entreprises sur lesquelles nous sommes positifs tant sur leurs politiques sociales, environnementales et de gouvernance que sur leurs valorisations jugées attrayantes, rappelle Gaëtan Herinckx. Par exemple, avant d'acquérir des titres d'une société pétrolière, nous examinons notamment la transparence avec laquelle elle rétribue les États dans lesquels elle exploite des ressources naturelles. Il est important que ces versements soient effectués en toute transparence. Quand il s'agit de pays en voie de développement, cette transparence peut contribuer au développement démocratique et à renforcer la responsabilité des gouvernants face à leur population ; elle peut donc assurer un meilleur avenir aux générations futures. À l'inverse, l'opacité des revenus favorise la corruption et le sentiment d'injustice ressenti par les populations locales."
Ce critère social fait partie du filtre ESG appliqué dans la gestion du fonds ISR Dexia Sustainable World, noté AAA par Novethic. La performance annualisée de cet OPCVM sur près de dix ans est de 2,28 %, contre 1,49 % pour le MSCI World (dividendes réinvestis).
Le critère de la gouvernance peut lui aussi être relié à la notion de développement durable. A priori, une économie, qui sait se prémunir contre les affaires de type Enron (scandale financier lié à une mauvaise gouvernance), évite les phénomènes de destruction de valeur. Elle fait donc un meilleur usage de ses ressources, et se place ainsi dans une logique de développement durable.
Au sein de Sarasin Expertise AM, le président du directoire, Bertrand Fournier, ne cherche pas à démontrer que l'ISR équivaut au développement durable : "Dans l'acception courante, la notion de développement durable fait référence, de façon prépondérante, à la préservation de l'environnement tandis que l'ISR accorde une place aussi importante aux questions sociales et de gouvernance qu'à l'environnement. Le développement durable constitue donc l'un des trois piliers de l'ISR."
Le développement durable serait donc soluble dans l'ISR et inversement. C'est ce que les sociétés de gestion tentent de démontrer même si certains écologistes s'étonneront de la présence de sociétés pétrolières dans un fonds se réclamant du développement durable. En effet, les fonds ISR adoptent généralement une approche "Best in Class" : tous les secteurs sont investis, même les plus polluants, mais les entreprises les plus vertueuses, dans chacun de ces secteurs, sont privilégiées.
"Nous parlons désormais d'investissement responsable (IR) et non plus d'ISR."Philippe Dutertre et Patrick Viallanex, président et vice-président du directoire d'Agicam, la société de gestion d'actifs du groupe de prévoyance AG2R.
Asset Management Magazine : Quelle place la gestion ISR occupe-t-elle dans la stratégie d'allocation d'actifs d'Agicam ?
Philippe Dutertre et Patrick Viallanex : Agicam gère un encours de près de 12 milliards d'euros dont 500 millions sont alloués selon une approche responsable. Nous parlons désormais d'investissement responsable (IR) et non plus d'ISR qui semble réduire cette thématique au critère social. Ce dernier est important pour nous - il est même légèrement surpondéré dans notre processus de notation extra-financière - mais il ne va pas sans le critère de l'environnement et celui de la gouvernance. La prise en compte des trois critères ESG nous permet de décliner, dans le domaine de l'investissement, les valeurs et la politique de développement durable de notre groupe.
A.M.M. : Les fonds investis sur le thème de l'environnement vous intéressent-ils ?
Ph.D et P.V. : Nous sommes investis dans deux fonds qui ont pour thème l'environnement. Il s'agit du fonds de private equity de Demeter et de l'OPCVM Performance Environnement de la Financière de Champlain. Ces véhicules entrent dans notre poche IR, créée il y a sept ans, et que nous avons longtemps gérée uniquement en interne. Désormais, nous acquérons des parts de fonds élaborés par d'autres gérants. Nous avons lancé un appel d'offres afin de sélectionner le consultant qui nous aidera à constituer un fonds de fonds IR.
A.M.M. : Quelles classes d'actifs sont concernées par votre gestion ESG ?
Ph.D et P.V. : Les actions demeurent dominantes, mais, depuis deux ans, les produits de taux ont intégré notre allocation. Sur 500 millions d'euros, les obligations représentent 140 millions. Il s'agit d'obligations de corporates, souveraines et supra-nationales. Dans le cadre de notre gestion interne, nous sélectionnons les titres sur la base d'informations fournies par des agences de notation externes comme Vigeo, lesquelles, combinées avec nos propres travaux de recherche, viennent alimenter notre processus d'investissement responsable. Notre fonds actions ISR est noté AA par Novethic.
Sophie Gauvent
1 Février 2008
Asset Management Magazine