" L'apport d'une gestion sociale et environnementale à la création de valeur peut être financièrement évalué "

Publié le par Alexis Carré



Jeroen Derwall, meilleure thèse :

Votre thèse réunit six études portant sur des domaines différents, quoique tous relatifs à la responsabilité sociale de l'entreprise (RSE) et à l'investissement socialement responsable (ISR). Quel était l'objectif de cette approche ?

Je suis parti du constat que les marchés financiers et les dirigeants d'entreprise continuent d'émettre de fortes réserves sur l'ISR et la RSE. Ces réserves peuvent être dans une certaine mesure attribuées au débat continuel sur la contradiction qu'il y aurait entre les objectifs de responsabilité sociale et les objectifs financiers traditionnels des investisseurs et des entreprises. Les six études que j'ai menées apportent des réponses nouvelles à des questions comme les pratiques de RSE peuvent-elles participer à la mesure des performances financières de l'entreprise, telle que la rentabilité, la valeur de la firme, le coût du capital ? Les marchés financiers évaluent-ils correctement la valeur économique de la RSE ? Les critères d'ISR permettent-ils concrètement aux investisseurs de maximiser leurs revenus et de minimiser leurs risques ?

Vos travaux apportent-ils des réponses inédites à ces questions ?

Premièrement, j'ai pu utiliser des bases de données sur les résultats des fonds ISR plus larges, et surtout sur des périodes beaucoup plus longues, que cela n'a été fait jusqu'ici dans la littérature académique, ce qui m'a permis de vérifier que l'introduction de critères ISR dans un portefeuille d'investissements ne nuisait en rien à sa performance. A l'échelle de l'ensemble des fonds ISR dans le monde, ceux-ci font aussi bien que des fonds classiques.

J'ai aussi réalisé la première étude sur les performances des fonds obligataires ISR. Ceux-ci, sur la période 1987-2003, obtiennent d'excellents résultats, les fonds mixtes (obligations et actions) ayant même enregistré une performance supérieure de 1,3 % à celle des fonds mixtes conventionnels. Ces résultats devraient faciliter le travail d'arbitrage des investisseurs entre les différentes possibilités d'allocations d'actifs. Le marché de la dette des Etats et des entreprises représente un énorme potentiel pour l'ISR !

Deuxièmement, j'ai montré qu'il était plus pertinent, pour mesurer l'impact des pratiques RSE sur la valeur de la firme, de considérer séparément ces pratiques plutôt que sa politique globale. Par exemple, on sait que de bonnes relations sociales améliorent la rentabilité de l'entreprise grâce à une meilleure productivité des employés, alors qu'une bonne gestion environnementale est associée à d'autres facteurs de création de valeur, comme la réduction des coûts de production. Le côté " fourre-tout " de la RSE est d'ailleurs souvent présenté par les analystes financiers comme un obstacle majeur à la mesure de la performance.

En sélectionnant un portefeuille de valeurs sur un seul critère, en l'occurrence la gestion environnementale, j'ai pu montrer que les firmes les plus actives dans ce domaine dégageaient une meilleure performance financière, surtout si l'on considère celle-ci sur le long terme, ce qui semble indiquer que le marché n'intègre ce type d'informations que progressivement. La démonstration peut également être faite au sujet de la bonne gestion des ressources humaines en matière de formation, de qualification, mais c'est en revanche moins le cas en matière de respect des droits sociaux.

Je pense, au final, qu'une approche plus fragmentée permet aux investisseurs et aux managers de disposer d'informations utiles, qui les inciteront à développer des politiques de RSE créatrices de valeur, et qui aideront ainsi la RSE et l'ISR à s'installer dans la pratique courante de la communauté des affaires.

Quelle est votre principale conclusion à cet ensemble d'études ?

Il me semble que leur point commun est de montrer que nombre de thèmes de la RSE se prêtent tout à fait à des évaluations de création de valeur proches de ce que permettent les outils traditionnels d'évaluation financière. Du point de vue de l'entreprise, la décision d'adopter une politique de RSE peut donc découler d'une approche par les coûts financiers ou par la rentabilité, deux points importants dans l'optique de la maximisation du bénéfice de l'actionnaire. Les investisseurs, eux, peuvent utiliser cette information sur la valeur produite par la RSE pour arbitrer leurs choix.

Ces travaux renforcent la conviction, de plus en plus partagée, que les sujets concernant la RSE - ou au moins les plus répandus d'entre eux, à savoir l'environnement, les relations sociales et la gouvernance - doivent être mieux mis en évidence auprès des investisseurs, par le biais de l'information dite, à mon avis improprement, " extra-financière ". De nombreux investisseurs institutionnels soutiennent d'ailleurs maintenant des initiatives RSE, ce qui encourage la vente de produits ISR au public, et beaucoup d'analystes incluent désormais de façon routinière cette information dans leurs recommandations d'investissement.

Propos recueillis par Antoine Reverchon

QUESTIONS- RÉPONSES

1

Qu'est-ce que l'investissement socialement responsable (ISR) ?

Le terme ISR désigne les placements financiers obéissant à des critères de performance non financière des entreprises : environnement, conditions de travail, respect des droits humains et sociaux, règles de gouvernance, etc. Les établissements financiers ont multiplié les fonds étiquetés ISR, qui établissent, en fonction de critères éthiques, de performances sociales ou environnementales, ou de l'activité (énergies renouvelables, commerce équitable, etc.), une liste d'entreprises dans lesquelles ils investissent.

Mais la notion de " responsabilité sociale " est de plus en plus prise en compte par les analystes financiers des sociétés de gestion traditionnelles afin d'évaluer les risques de réputation ou les risques juridiques des entreprises liés à leur comportement environnemental et social. D'autant que nombre d'investisseurs institutionnels tels que les fonds de pension anglo-saxons ou, plus récemment en France, les fonds de retraite des fonctionnaires, arbitrent leurs placements selon des critères ISR.

On distingue dans ce cas deux types de pratiques d'investissement socialement responsable : d'une part, l'exclusion pure et simple d'entreprises se livrant à certaines activités (tabac, armement) ou pratiques (travail des enfants, non-respect des droits sociaux et humains) ; d'autre part, l'analyse (" screening ") des performances des entreprises en matière sociale, environnementale ou de bonne gouvernance. Ces données sont utilisées de deux façons : elles sont simplement intégrées dans les recommandations d'investissement à l'attention des clients ou des gestionnaires de fonds, ou elles permettent aux fonds d'intervenir en conseil d'administration ou en assemblée générale pour exiger une amélioration de ces performances : c'est ce qu'on appelle l'activisme actionnarial.

2

Comment fonctionne le Prix européen de la recherche " Finance et développement durable " ?

Le prix est organisé par le Forum pour l'investissement responsable (FIR), association qui réunit les principaux acteurs et partenaires de l'ISR en France, avec le soutien d'Eurosif, réseau européen des associations équivalentes au FIR dans les autres pays d'Europe. Le prix, décerné chaque année, est ouvert aux étudiants et chercheurs européens rédigeant en français et en anglais. Après une première sélection opérée le 19 novembre, le jury a désigné le 12 décembre trois gagnants pour le meilleur article, le meilleur mémoire de master et la meilleure thèse, ainsi que deux bénéficiaires de bourse pour leur projet de recherche. Chaque prix fait l'objet d'une dotation de 5 000 euros et chaque bourse de 3 000 euros, financés en 2007 par Paris-Europlace et 11 entreprises, dont 9 françaises - AGF, Axa, BNP Paribas, Caisse des dépôts, Crédit agricole AM, Dexia, Groupama AM, Oddo Securities et Schneider Electric - et 2 étrangères : HSBC (Royaume-Uni) et LODH (Suisse).

3

Quelle est la composition du jury ?

Le jury compte 20 membres : outre les représentants des entreprises sponsors et des organisateurs - Arnaud de Bresson (Paris Europlace), Marion de Marcillac (Eurosif), Robin Edme et Claude Jouven (FIR) -, il comprend 5 enseignants-chercheurs : José Allouche (IAE Paris-I-Sorbonne, président du jury), Jean-Loup Ardoin (HEC), Nihat Aktas (Université catholique de Louvain, Belgique), Sébastien Pouget (université Toulouse-I) et Céline Louche (Vlerick Leuven Gent Management School, Belgique).




22 Janvier 2008
Le Monde Economie
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Publié dans performance

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