éthique et investissement financier; Fabio Marquetty : " En Bourse, le vice paie davantage que la vertu "

Publié le par Alexis Carré


N'en déplaisent aux défenseurs d'un capitalisme puritain, investir dans le péché se révèle bien plus rémunérateur que de miser sur la vertu. Du moins aussi longtemps que la vigueur de la demande de produits " viciés " le permettra. Fabio Marquetty est journaliste au service Marchés & Finance.

C'est bien connu : l'argent n'a pas d'odeur. Et ce même si un nombre croissant de promoteurs de produits financiers en mal de bonne conscience ou d'argent frais préfèrent se persuader du contraire. Pourtant, si l'on en croit les statistiques, mieux vaut fonder ses espoirs pécuniaires sur la part d'ombre de la nature humaine que sur ce qu'elle a de plus vertueux. Une étude du cabinet de recherche américain Qed International montre que, de 1995 à 2005, les 20 % de l'indice S&P ayant de près ou de loin un rapport avec les industries du tabac, de l'alcool, du jeu, de l'armement ou encore du sexe ont affiché un taux de rendement annuel de 12,5 %. Dans le même temps, l'indice d'investissement socialement responsable (ISR) Domini Social Index affiche une performance de 8,7 %. Sur une décennie, cela porte à 45 % l'écart de performance capitalisé.

Précurseur, feu Burton D. Morgan fut le premier à exploiter le filon des valeurs dites " du vice " en créant le fonds Morgan Sin Shares en 1979. Le jugeant trop politiquement incorrect, la Securities and Exchange Commission (SEC), le gendarme boursier américain, imposera par la suite que le thème du péché (" sin ") devienne celui de l'amusement (" fun ")... Cela n'empêchera pas quelques années plus tard le financier Dan Arhens de donner naissance à un autre véhicule d'investissement de ce type sous le nom pour le moins évocateur de Vice Fund. Son bilan est éloquent : depuis sa date d'origine, le 30 août 2002, le fonds revendique une performance annualisée de 18 %. À titre de comparaison, le fonds s'est envolé de plus de 125 %, contre 62 % pour le Domini Social Index et 64,5 % pour le très puritain Ave Maria Index !

Derrière les chiffres se cache une réalité aussi concrète que difficile à entendre pour des oreilles trop prudes, qui rend presque naïve, sinon hors de propos, la sempiternelle question de savoir s'il est moral ou non d'investir dans ce type de fonds. Aussi devrait-on plutôt se demander si le recours à l'étalon moral a sa place dans une logique boursière : cette dernière ne doit-elle pas reposer d'abord sur une perspective financière tangible ?

" Révolution"

Si l'on ne peut nier l'intérêt public indirect des normes qui régissent l'investissement socialement responsable (ISR), il ne repose pour le moment sur aucune anticipation de revenus palpables. A contrario, les entreprises opérant sur des métiers éthiquement discutables bénéficient du soutien d'une demande vigoureuse pour cette catégorie de biens et de services. La conjugaison de deux facteurs explique ce dernier phénomène : d'un côté, la montée en puissance des pays émergents ; de l'autre, les répercussions d'ordre émotionnel et psychologique de la mondialisation. " On assiste à une fantastique révolution des modes de consommation, probablement l'une des plus fortes de l'humanité. C'est extrêmement porteur car générateur de croissance. En même temps, l'arrivée des pays émergents instaure une importante volatilité économique et financière ", explique Louis Levy-Garboua, professeur d'économie à la Sorbonne et directeur de recherche du pôle " Comportements et rationalité " du groupe TEAM. En conséquence, il estime que " ces fortes fluctuations qui accompagnent la croissance à long terme soumettent les gens à des stress assez importants ".

Or de nombreuses études ont montré que le stress constitue un facteur important de consommation de produits qui provoquent une addiction. Ainsi les fabricants de tabac ont beau être soumis à des restrictions réglementaires en Europe, la consommation mondiale de cigarettes reste ferme. La solidité financière de groupes comme Altria, issue de la restructuration de Philip Morris USA en 1985 et devenue entre-temps la neuvième capitalisation boursière américaine avec plus de 150 milliards de dollars, en témoigne. Tout comme la création d'un nouveau géant du secteur consécutive à la fusion récente entre Altadis et Imperial Tobacco.

Les buveurs d'alcool ne manquent pas non plus à l'appel. Au grand bonheur des groupes de vins et spiritueux tels que Pernod-Riccard, dont la forte progression du chiffre d'affaires annuel vient d'être unanimement saluée par le marché. Le monde des jeux d'argent, quant à lui, semble se nourrir d'inégalités socio-économiques. " Une large partie de la population a l'impression de survivre face à une minorité qui en profite beaucoup. Cette frange manifeste le besoin de se réfugier dans le jeu ", note Louis Levy-Garboua.

Le sexe aussi

Par ailleurs, la théorie des perspectives développée en 1979 par Daniel Kahneman et Amos Tversky a montré qu'en période de morosité économique l'individu a une tendance naturelle à surpondérer ses probabilités de gain - un enseignement à garder à l'esprit alors que le spectre de la récession hante aujourd'hui l'économie mondiale.

En outre, le secteur de l'armement et le marché du sexe profitent eux aussi de vents tout aussi favorables. Qui seront sans doute de nature à entretenir l'intérêt des investisseurs pour ce type d'entreprises. Sans doute parce que, parmi tous les péchés, l'appât du gain aura toujours le dernier mot...



11 Février 2008
La Tribune
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Publié dans performance

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