Suisse et développement durable, des partenaires de longue date
La performance des investissements et leur conformité au développement durable ne sont pas corrélées. Forma Futura, société de gestion spécialisée dans l'investissement socialement responsable, propose de renverser la tendance avec, à rendement constant, un risque moindre sur ses produits. À terme, quand le marché aura pris en compte les externalités négatives, ils afficheront des performances bonifiées.
Interview d'Antoinette Hunziker-Ebneter, président-directeur général de Forma Futura AG
Gestions Alternatives Magazine - Investir selon des critères de développement durable est parfois critiqué pour ne pas délivrer les résultats attendus. Soit le rendement n'est pas au rendez-vous, soit les bénéfices non financiers sont peu perceptibles - ou les deux. Quel est votre diagnostic et comment répondez-vous à ces critiques ?
Antoinette Hunziker-Ebneter - Nous avons analysé les relations entre la performance et le développement durable. Il n'y a pas de corrélation. Statistiquement, 80 % des gérants "classiques" affichent une performance égale ou inférieure à celle du marché. Notre objectif est en fait de délivrer un taux de rendement compétitif et conforme au risque que nous ciblons. En particulier, nous pensons qu'aujourd'hui le marché ne prend pas en compte tous les coûts et que leur impact va croître à l'avenir. Nous, nous prenons en compte ces coûts. Notre performance va donc se bonifier dans les cinq à dix années à venir.
Pour faire un parallèle avec des indicateurs macro- économiques, les économistes travaillent actuellement avec le produit national brut (PNB, ou GDP en anglais) et avec l'indicateur de progrès réel (GPI) qui intègre le PNB et les externalités négatives. En regardant ces chiffres, on constate alors que, si le PNB a progressé au cours des dernières années, le GPI a tendance à stagner. De la même façon, nous cherchons à intégrer dans nos analyses des entreprises les coûts cachés (externalités négatives), en considérant non seulement les données quantitatives et financières que l'on peut estimer comme brutes, mais aussi des approches plus spécialisées et parfois plus qualitatives qui permettent une évaluation plus nuancée.
GAM - Pensez-vous que le développement durable sera un jour intégré au cadre d'analyse standard en gestion d'actifs ?
A.H.-E. - Oui, il va devenir un standard de marché. Si vous pouvez montrer au marché que, pour un rendement donné, vous avez un risque moindre (ou "ajusté"), pourquoi ne choisirait-il pas cette solution ?
GAM - Pour quelle raison la Suisse est-elle l'un des pays leaders en matière de promotion du développement durable en finance ?
A.H.-E. - Nous détenons une combinaison unique de facteurs. Nous avons l'argent, le temps nécessaire à la réflexion et une conscience assez nette du facteur naturel. Ceci est lié à notre origine, car nous sommes un pays d'agriculteurs qui ont compris les cycles naturels et ont dû faire face aux aléas. Voilà peut-être la source de cette appétence pour le développement durable.
GAM - Quelles sont les limites au développement durable en finance maintenant ? Comment les franchir ?
A.H.-E. - La direction des institutions financières est le facteur le plus important. Une prise de conscience se traduisant dans leurs valeurs est nécessaire : il faut que cela s'applique dans le cadre de leurs activités commerciales, de leurs activités d'investissement et dans la mise en place des plans d'intéressement du personnel. Les bonus devront ainsi être supérieurs si un fonds de développement durable est vendu. Les clients, mais aussi les employés, s'attendent à cela. Le faire de manière superficielle, et sans analyse, incitera les employés à partir.
GAM - UNEP-FI, Agenda 21, les interventions d'Al Gore... sont autant d'initiatives dont on peine à voir les résultats. Comment l'expliquer ? Pourquoi les résultats sont-ils si loin des attentes ?
A.H.-E. - Les résultats ne sont pas si mauvais ! Il est fondamental qu'un changement se produise dans la prise de conscience individuelle des clients, afin qu'ils les notent. Cela nécessite du temps en explications, plus que pour des produits classiques. Plusieurs banques souhaiteraient générer rapidement des flux de trésorerie, mais il faut prendre le temps de trouver des employés qui soient éduqués, ou bien les éduquer soi-même. Ensuite, il faut aussi prendre le temps d'acquérir la clientèle. Enfin, reste à construire la relation client, qui est d'une grande valeur dans des marchés difficiles.
GAM - Vous êtes l'une des rares femmes à diriger un groupe de gestion d'actifs innovant. Pensez-vous que cela fasse une différence ?
A.H.-E - La diversité est importante pour notre groupe. Notre équipe est composée à 50 % d'hommes et à 50 % de femmes. C'était déjà le cas chez virt-x, la Bourse paneuropéenne que j'ai contribuée à lancer. Cette composition nous permet d'être créatifs.
GAM - Vous avez pris un virage radical dans votre carrière. Qu'est-ce qui a conduit l'architecte de la Bourse unifiée suisse SWX Swiss Exchange et de virt-x, l'ancienne responsable du trading et des ventes à la banque Julius Bär à se lancer dans la gestion d'actifs innovante ?
A.H.-E. - Il arrive un temps où mettre en pratique ses valeurs au quotidien devient essentiel. À 45 ans, j'ai voulu appliquer mes valeurs dans mon activité professionnelle sans quitter le monde financier. J'ai donc décidé, avec des personnes qui partagent mes motivations, de créer Forma Futura.
GAM - Que souhaiteriez-vous à votre entreprise pour les trois à cinq prochaines années ?
A.H.-E. - Maintenir la qualité et, si possible, l'augmenter. Nous sommes dans le développement durable pour la qualité de vie. C'est important de maintenir ce positionnement. J'espère aussi démontrer une performance supérieure à celle des produits classiques.
; Antoinette Hunziker-EbneterFondatrice et président-directeur général de Forma Futura AG à Zürich en novembre 2006, Antoinette Hunziker- Ebneter était précédemment responsable du trading et des ventes à la banque Julius Bär et membre du comité de direction du Groupe Julius Bär. Elle a été à la tête du Swiss Stock Exchange (SWX Group) et le président-directeur général de virt-x, la première Bourse paneuropéenne dont le siège est à Londres. Auparavant, elle a eu la responsabilité de l'établissement du Swiss Electronic Exchange (EBS). Diplômée de la Swiss Banking School et titulaire d'un MBA de l'université de Saint-Galles, elle a débuté sa carrière en tant que trader d'options monétaires chez Citibank. Elle a ensuite développé le SOFFEX trading à la Banque Leu (désormais filiale du Crédit Suisse), où elle a été nommée Head of Securities Trading and Sales. Elle a aussi été membre du conseil d'administration de BKW FMB Energy et de Sustainable Performance Group.
; Le PIB réel et le GPI (indicateur de progrès véritable) aux États-Unis - en milliards de dollarsL'indicateur de progrès véritable (Genuine Progress Indicator, GPI) reprend les bases de calcul du PIB en y ajoutant la valeur du travail bénévole et des tâches ménagères. En sont en revanche retranchés les coûts liés à l'insécurité, aux "réparations" (suite à des accidents ou à des vols, par exemple), aux pollutions, à l'épuisement des ressources ou encore à l'éclatement des cellules familiales. Le degré d'inégalité de répartition des richesses et le niveau d'endettement de l'État sont également pris en compte.
; La collecte des fonds de développement durable suisses a progressé de 67 % en 2007La fondation suisse Ethos a publié une étude sur les placements socialement responsables en Suisse, montrant une forte progression de ces produits alimentée par une collecte auprès des particuliers locaux.
Les fonds éthiques suisses géraient 34 milliards de francs (21 milliards d'euros) en 2007, soit une progression annuelle de 67 %. Ce sont les investisseurs privés qui ont largement contribué à alimenter cette croissance des montants sous gestion. Pour la première fois, leur part (53 %) a dépassé celle des institutions dans la base de souscripteurs des produits éthiques. L'allocation des institutionnels a néanmoins augmenté. La collecte à l'étranger représente environ 10 % du total.
Ce succès semble être dû au lancement de nouveaux produits. Ainsi, des fonds sur la thématique de l'eau, des énergies renouvelables et du changement climatique ont attiré environ 22 milliards de francs (14 milliards d'euros) en 2007. Ce sont les fonds actions qui se taillent la part du lion, avec environ 83 % du marché.
Cyril Demaria
1 Juillet 2008
Gestions Alternatives Magazine
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