Les modes de gestion de l'ISR évoluent en profondeur
À l'origine créés sur le mode de l'exclusion, refusant certains types d'activité, ou sous l'appellation d'éthique, les produits ISR ont ensuite longtemps sélectionné les sociétés composant leurs portefeuilles selon une méthode baptisée "best in class". Aujourd'hui, des fonds thématiques se développent. Une approche plus facile à vendre à la clientèle privée.
2007 est un bon cru pour la finance socialement responsable. D'après les chiffres de Novethic, à fin décembre 2007, 175 fonds ISR (investissement socialement responsable) étaient proposés à la clientèle française par 48 sociétés de gestion, soit 38 produits de plus qu'il y a un an. En 2006, seuls 11 nouveaux fonds ISR avaient été enregistrés. Au total, les encours ISR atteignaient, à fin décembre 2007, plus de 20 milliards d'euros, contre 12,5 milliards fin décembre 2006. Pour Novethic, cette augmentation est liée à trois facteurs : l'arrivée de nouvelles sociétés de gestion, la création de nouveaux produits par les sociétés de gestion existantes et l'intégration d'une nouvelle catégorie, les fonds thématiques ISR (13 fonds). Parmi les nouvelles sociétés, citons Alcyone Finance, Petercam, Robeco, avec le rachat de SAM, et, dernière-née, la Financière Responsable. Du côté des 10 principaux acteurs, classés en fonction des encours de leurs fonds distribués en France, Novethic note que Dexia AM a cédé la place de numéro 1 à Natixis AM qui, grâce à la fusion des offres ISR Natexis AM et Ixis AM, totalise un encours de 3,3 milliards d'euros d'euros. Robeco entre à la troisième place avec 2,5 milliards d'encours, dont plus de 70 % proviennent de l'encours du fonds SAM Sustainable Water. AGF AM (devenue Allianz Global Investors France) conserve sa place devant BNP Paribas Asset Management. UBS Global AM passe de la huitième à la sixième place. Fortis IM, IDEAM et Sarasin Expertise AM totalisent sensiblement les mêmes montants d'encours. Enfin, Macif Gestion ferme le classement.
Si les chiffres globaux de l'année 2007 sont bons, ceux de la gestion privée restent décevants. Ce sont toujours les investisseurs institutionnels qui détiennent l'essentiel des encours placés en ISR (60 à 70 %). Pourtant, au démarrage de l'ISR, la clientèle était majoritairement composée de particuliers. Ce n'est qu'à partir de 2000 que les sociétés de gestion ont constaté une forte croissance des mandats institutionnels. Trois raisons à cela. D'une part, pour une majorité, leurs missions et leur histoire induisent une composante sociale qui rend la démarche ISR assez naturelle pour eux. D'autre part, les institutionnels ont mis en place des groupes de réflexion chargés d'approfondir ces questions. Enfin, le marché des retraites et de la prévoyance étant de plus en plus concurrentiel, le positionnement ISR est une façon de se différencier. Les particuliers restent donc une clientèle à conquérir. Les promoteurs des fonds l'ont bien compris, qui mettent aujourd'hui l'accent sur les différents canaux de distribution de la gestion privée (voir p. 40, "La clientèle privée, un potentiel à transformer").
Le "social" a remplacé le "moral"
En France, les fonds ISR sont d'abord apparus sous l'appellation "éthiques", au début des années 1980, alors que les États-Unis les connaissaient déjà depuis les années 1920, à l'initiative des Quakers qui souhaitaient alors investir dans des fonds excluant l'alcool et les jeux d'argent. C'est à une religieuse, Soeur Nicole Reille, que l'on doit le premier fonds éthique français. Soeur Nicole, expert-comptable de formation et économe de sa communauté, confrontée à la pyramide des âges vieillissante des religieux, s'inquiète au début des années 1980 de la retraite de ses coreligionnaires. Comment assurer l'avenir des soeurs tout en tenant compte de leurs exigences de respect de la personne humaine ? La réponse prend la forme d'un fonds commun de placements, né en 1983 sous le nom de Nouvelle Stratégie 50 grâce à la société de Bourse Meeschaert. À l'époque, une vingtaine de critères sont définis, parmi lesquels certains concernent les salariés, d'autres l'environnement. Sont exclues les activités nuisibles, comme l'alcool, le tabac, ou la pornographie... Ces premiers fonds éthiques recourent essentiellement à des critères négatifs, refusant d'investir dans certaines activités. Petit à petit, la démarche adoptée est devenue plus positive. L'aspect "social" a remplacé l'aspect "moral".
L'ISR recouvre aujourd'hui l'ensemble des approches qui intègrent des critères d'environnement, de responsabilité sociale et de gouvernement d'entreprise (ESG) dans les décisions de placement et dans la gestion d'un portefeuille de titres, en complément des critères financiers. Au-delà du choix des valeurs du portefeuille, l'ISR peut également consister dans une démarche d'engagement actionnarial de la part de la société de gestion. L'exigence de responsabilité sociale s'exerce alors dans la relation avec les sociétés choisies (utilisation des droits de vote en assemblée générale, pression exprimée dans la relation avec les directions...). Enfin, signalons deux catégories de fonds qui vont encore plus loin dans une démarche éthique : les "fonds de partage", qui rétrocèdent une part des bénéfices à des associations caritatives ou à des ONG, et les "produits financiers solidaires" qui financent des activités d'économie solidaire (entreprises d'insertion, de microcrédit...).
Nouveaux modes de gestion
Les fonds ISR ont longtemps adopté une approche dite "best in class", qui privilégie au sein de l'indice de référence les meilleurs de chaque secteur d'activité. Une approche "best in class +" a émergé pendant une période, consistant à privilégier de surcroît les entreprises innovantes en matière de développement durable. Ces deux approches conviennent bien à la clientèle institutionnelle. "La méthode best in class repose sur une analyse extra-financière relativement technique, remarque Nathalie Monnoyeur, directeur de la communication d'IDEAM. Les fonds ont un indice de référence et une tracking error faible. L'approche comporte relativement peu de risques."
En 2007, pour prendre en compte les nouveaux fonds verts et analyser leur positionnement face aux fonds ISR classiques best in class, Novethic a créé une nouvelle catégorie dite "fonds thématiques ISR". Ces fonds doivent être investis à 100 % sur des entreprises qui ont été identifiées comme apportant des solutions en matière de développement durable, notamment dans le secteur de l'environnement, et doivent, en parallèle, intégrer une analyse ESG à la sélection de ces entreprises dans le portefeuille. Cette nouvelle catégorie devrait aider à la conquête de la clientèle privée. Car elle recèle un potentiel fort d'émotions et reste facile à expliquer. Pas de benchmark par exemple pour ces produits où l'univers d'investissement est décrété par le gérant. Robeco France, grâce au lancement en France des fonds SAM, entend profiter de cette tendance. Sur sa gamme de neuf fonds, cinq suivent une logique thématique, les quatre autres étant des best in class. Il est encore trop tôt pour juger du succès des fonds. "Depuis notre entrée sur le marché français, la conjoncture financière a été particulièrement négative, remarque François Gazier, responsable de l'offre chez Banque Robeco. C'est le début de l'histoire, mais l'intérêt des clients est bien là." Un intérêt qui devrait être soutenu par la dernière tendance relevée par Novethic : les fonds de fonds ISR qui groupent des best in class et des thématiques.
Gestions alternatives et ISR
Les grands thèmes à la mode en gestion d'actifs que sont le capital-investissement, les hedge funds ou les infrastructures sont-ils compatibles avec l'ISR ? Les mois qui viennent pourraient-ils voir la création de fonds de gestions alternatives (au sens large) ISR ? "Pour le private equity, c'est déjà le cas, explique François Gazier. Il existe un fonds aux Pays-Bas. En France, certains promoteurs de FCPI ou de FIP ont pris cette orientation." En revanche, une stratégie de hedge fund semble plus délicate à combiner avec une approche ISR. "Un fonds long-short actions ISR, qui vendrait les titres mal notés et achèterait les sociétés bien notées pourrait malgré tout s'envisager", imagine Philippe Zaouati, directeur du développement de Natixis AM. Deux bémols, toutefois : d'une part un tel fonds s'apparenterait beaucoup aux fonds best in class, qui surpondèrent les titres bien notés de l'indice de référence et sous-pondèrent les autres, d'autre part, les hedge funds ont par définition une approche opportuniste qui convient mal à une attitude ISR envisagée sur le long terme.
Même si toutes les classes d'actifs ne sont pas adaptables à l'ISR, l'offre est désormais d'une grande diversité. "Le monde des fonds ISR est encore assez bipolaire, fait remarquer Éric Borremans, chargé de l'investissement responsable et durable de BNPP AM, avec d'un côté les fonds best in class multisecteur pour la clientèle institutionnelle et de l'autre les fonds thématiques pour les particuliers. Mais chaque segment de clientèle découvre aujourd'hui l'autre offre, et la convergence est forte." Une convergence propre à stimuler la collecte des encours sur tous les fonds ISR.
Isabelle R. Doumic
1 Avril 2008
Gestion Privée Magazine